Voix off — Ouverture du plan
« Le Musandam, vu de la route, ressemble à une Norvège qui aurait eu chaud — et c’est déjà beaucoup dire. »

Le Musandam n’est pas vraiment Oman — ou plutôt, il est Oman sans l’être entièrement. C’est une enclave, au sens administratif : une province omanaise séparée du reste du sultanat par un couloir d’Émirats arabes unis qui coupe la péninsule en deux. On y arrive par la route depuis Dubai, pas depuis Mascate. On y entre par un poste-frontière qu’il faut passer une fois, puis un second. On en sort par le même chemin. C’est un aller-retour administratif qui vaut, géographiquement, tout le détour du monde — parce que la péninsule du Musandam est l’un des plus étranges paysages côtiers de la région : des fjords au sens propre, creusés dans une roche calcaire, où les falaises tombent à pic dans une mer vert pâle, et où des villages de pêcheurs s’accrochent à des criques qu’on n’atteint qu’en bateau.
Route côtière depuis Dubai — les deux frontières
Nous sommes partis de Dubai (quartier de Jumeirah) à six heures et demie du matin, un SUV Nissan Patrol de location, plein fait la veille. L’itinéraire est simple sur la carte : Route E11 vers le nord jusqu’à Ras al-Khaimah, puis Route E18 qui longe la côte jusqu’au poste-frontière de Tibat, à 210 kilomètres de Dubai. Compter 2 h 30 pour le trajet si la circulation est fluide, trois heures avec un arrêt café à Ras al-Khaimah. La route est bonne, quatre voies, limitée à 120 km/h, sans surprise.
Le poste-frontière de Tibat, en revanche, est une petite cérémonie bureaucratique qu’il faut comprendre avant d’arriver : on sort des Émirats (tampon de sortie, 35 AED), on roule cinq cents mètres dans un no man’s land grillagé, et on entre à Oman (tampon d’entrée, 5 OMR, plus 35 OMR d’assurance automobile obligatoire si vous n’avez pas l’extension de couverture sur votre contrat de location). L’ensemble prend entre trente minutes et deux heures selon l’heure et la densité. Nous y sommes passés à 9 h 45 un mardi de février — trente-cinq minutes. On nous a demandé le passeport, la carte grise du véhicule, la preuve d’assurance, et si nous portions de l’alcool. Nous n’en portions pas. Le douanier a souri et nous a fait signe de passer.
Au-delà de Tibat, la route change de nature. On longe une côte de falaises calcaires qui tombent directement dans la mer, sur une chaussée neuve et lisse qui serpente au ras de l’eau. C’est quatre-vingt kilomètres jusqu’à Khasab, la capitale de l’enclave, et ces quatre-vingts kilomètres comptent parmi les plus beaux de la bobine. La mer est à gauche, verte, translucide ; les falaises sont à droite, pliées, feuilletées, d’un gris-beige qui rougit au coucher du soleil. On ne croise presque personne. Une fois tous les dix kilomètres, un petit village de pêcheurs, une mosquée blanche, trois barques tirées sur la plage.
Khasab et le dhow
Khasab est une petite ville tranquille de vingt mille habitants, posée au fond d’une baie semi-fermée, avec un port où sont amarrés des dizaines de dhows — ces boutres en bois clouté que l’on trouve dans tout le golfe et qui, ici, ont gardé leur fonction originelle : le commerce avec l’Iran, de l’autre côté du détroit d’Ormuz, dont on aperçoit les côtes par temps clair à moins de soixante kilomètres. Le trafic est intense, légal, ancien. On y vend de la chèvre, du miel, du tissu. Le marché de Khasab se tient tous les matins sur le quai. Nous y avons acheté du miel de sidr pour huit rials le kilo ; on le trouve à quarante dans les boutiques de Mascate.
Le dhow n’est pas folklore — c’est un outil de travail qui fait vivre Khasab. On le regarde comme on regarderait un bateau de pêche à Concarneau : avec le respect dû à ce qui flotte encore parce qu’on l’a bien entretenu.
Ce qu’il faut faire impérativement à Khasab, c’est embarquer sur un dhow pour une demi-journée dans les fjords. Les agences sont sur le port, les tarifs sont à peu près identiques partout : 20 à 25 OMR par personne, six heures de navigation, déjeuner à bord (riz au poisson), arrêt-baignade à Telegraph Island (l’îlot où les Britanniques avaient posé leur câble télégraphique Bombay-Londres au XIXᵉ siècle), et un moment à regarder les dauphins dans le sillage du bateau. Nous avons choisi une petite agence familiale dont le patron s’appelait Rashid. Neuf passagers, pas de musique, pas de micro, du thé à volonté. Le moteur du dhow — un vieux diesel Yanmar — sent la mazoute, et le pont du bateau, lui, sent le café à la cardamome. L’odeur des deux mélangées est l’odeur exacte de Khasab.

Jebel Harim — le col qu’on mérite
Si l’on a le temps d’une deuxième journée, il faut monter au col de Jebel Harim — 2 087 mètres, le point culminant du Musandam — par une piste qui part du sud de Khasab et grimpe en lacets pendant vingt-cinq kilomètres. C’est une piste large, correctement entretenue, mais elle est impraticable en deux roues motrices : les pentes dépassent 15 % sur plusieurs tronçons, le gravier roule sous les pneus, et le dernier kilomètre avant le col est sur roche nue. Un 4×4 correctement équipé passe sans problème. La police n’y a pas de contrôle comme au Jebel Akhdar, mais les agences de location à Khasab refusent de livrer autre chose qu’un 4×4 pour cet itinéraire — elles savent ce qu’elles font.
Au sommet, on trouve une plateforme rocheuse, un poste de relais télécom, et une vue qui embrasse tout l’intérieur du Musandam : vallées sèches, villages shihuh accrochés aux pentes, et, au loin, la mer d’un côté, la chaîne des Hajar de l’autre. Il y a là-haut des fossiles marins visibles à l’œil nu sur certaines dalles de calcaire — des coquillages pétrifiés de 70 millions d’années, quand le plateau était encore sous la mer. Nous en avons regardé trois, nous n’en avons pris aucun. Il y a une règle, tacite, selon laquelle les fossiles d’Oman restent en Oman.
La descente vers Khasab est plus rapide que la montée — quarante minutes — et il faut descendre en rétrogradant, jamais sur le frein, pour éviter de chauffer les plaquettes. Un Land Cruiser 76 descend ce col sans surchauffe ; une Pajero de location à 30 000 km le fait crisser. Prenez le temps.
Notes pratiques (frontière, essence, temps)
Frontière. Passeport valable six mois, assurance automobile spécifique Oman (35 OMR au poste, ou extension sur le contrat de location depuis Dubai — vérifiez à la signature). Pas de visa requis pour la plupart des ressortissants européens. Ne transportez ni alcool ni drogues, et déclarez le tabac si vous avez plus d’une cartouche.
Essence. Faire le plein à Ras al-Khaimah avant Tibat. Il y a des stations à Khasab (moins chères qu’aux Émirats — 0,22 OMR le litre en février MMXXVI). Prévoir un plein avant Jebel Harim.
Hôtel. Deux adresses à Khasab : l’Atana Khasab (haut de gamme, 120-180 OMR, piscine avec vue sur le fjord) et l’Atana Musandam (plus simple, 70-100 OMR). Nous avons choisi l’Atana Khasab pour la vue. La chambre ouvrait sur la baie, le petit-déjeuner était servi en terrasse, et le café à la cardamome coulait en boucle.
Temps. Un aller-retour Dubai-Khasab tient en deux jours : départ tôt le matin (arrivée midi), dhow l’après-midi, nuit à Khasab, Jebel Harim le matin du deuxième jour, retour à Dubai dans l’après-midi. Trois jours permettent de respirer — et d’ajouter une nuit en bivouac au campement d’Atana dans les fjords, pour ceux qui veulent dormir au bord de l’eau.
Ne pas confondre. Le Musandam et le reste d’Oman sont deux voyages séparés. Ne tentez pas de passer par la route de Khasab vers Mascate — il n’y en a pas. Pour rejoindre le sultanat principal, il faut revenir à Dubai et descendre ensuite par la Route 1 vers Al Ain et Sohar, ou prendre un vol domestique Khasab-Mascate (une rotation par jour, 35 OMR).
Pour prolonger, deux directions — Mascate à Salalah par la côte si l’on veut enchaîner sur le grand trajet du sud, ou Fujairah et la côte est des Émirats pour rester dans la péninsule nord quelques jours de plus. Et ceux qui auront aimé la route côtière de Tibat trouveront une parenté surprenante avec notre Hatta, montagnes et barrage, l’autre enclave omano-émirienne de la région.
— Fin du Plan 04. Le dhow a senti la diesel et le cardamome.