Voix off — Ouverture du plan
« On arrive à Ras al-Jinz la nuit — c’est le seul moment où un lieu se laisse aborder sans décor. »

La côte qui sépare Mascate de Sur est, dans l’ordre des plans d’Oman, le plus maritime — et le plus doux. On ne conduit ni dans le sable ni sur des cols à 3 000 mètres ; on suit une route asphaltée propre, la Route 17, qui longe la mer d’Oman sur deux cent quatre-vingts kilomètres et traverse trois ou quatre scènes distinctes : des failles calcaires qui se remplissent d’eau de mer, un wadi long et étroit qu’il faut remonter à pied, un chantier de bateaux traditionnels, et, au bout, une plage où les tortues vertes remontent pondre depuis douze mille ans. C’est un plan pour ceux qui ont déjà eu leur dose de désert — ou pour ceux qui ne veulent pas s’en approcher.
Mascate au Bimah Sinkhole
Nous avons quitté Mascate à huit heures du matin par la Route 17, un SUV Hyundai Santa Fe de location — parfaitement suffisant pour ce plan —, et nous avons roulé lentement jusqu’à Quriyat, à quatre-vingts kilomètres. La route, jusque-là, longe la mer d’Oman en la perdant parfois de vue, avec des passages en corniche qui rappellent la Côte d’Azur vue d’un drone fatigué. Quriyat est une petite ville de pêcheurs sans grand intérêt ; on y fait un arrêt café (un rial pour deux, au petit marché) et on repart.
Vingt kilomètres plus loin, un panneau discret indique le Hawiyat Najm Park, connu localement sous le nom de Bimah Sinkhole. C’est une doline d’effondrement karstique, un trou parfait dans la roche calcaire, au fond duquel se sont mélangées une eau de mer (souterraine) et une eau douce (de source), pour former un bassin turquoise translucide de trente mètres de diamètre et vingt mètres de profondeur. On y descend par un escalier en béton — gratuit, ouvert toute la journée — et l’on peut s’y baigner. Nous y sommes restés une heure. L’eau est fraîche (22°C en février), poissonneuse (des petits barbeaux qui mordillent les pieds), et lumineuse d’une manière qui ne ressemble à rien d’autre dans le pays. C’est un détour de vingt minutes, et c’est l’un des plus beaux de la côte.
Wadi Shab — la randonnée qu’on n’oublie pas
Quinze kilomètres plus au sud, on arrive à Wadi Shab, qui est notre endroit préféré de toute la Bobine IX après Wahiba Sands. Un wadi est un lit de rivière temporaire — sec la plupart de l’année, gorgé d’eau l’hiver après les pluies de montagne. Wadi Shab est l’un des rares wadis d’Oman qui contient de l’eau toute l’année, alimenté par des sources souterraines qui descendent du Jebel Akhdar. On y entre depuis un petit parking en bord de mer, après avoir traversé l’embouchure du wadi en barque (un demi-rial par personne, aller-retour), et l’on remonte le lit pendant quarante-cinq minutes à une heure, d’abord sur un chemin de terre facile, puis sur des blocs de roche, puis en pataugeant dans l’eau tiède qui monte jusqu’aux cuisses.
Au bout, après un dernier étranglement entre deux parois, il y a une grotte. On ne la voit pas de l’extérieur ; on y entre en nageant sous une arche immergée de soixante centimètres de haut, la tête juste au-dessus de la surface. À l’intérieur, il y a une salle voûtée, un puits de lumière qui vient du plafond, une petite cascade qui tombe sur un rebord de roche, et une eau d’un vert profond d’une température parfaite. Il y a aussi, en général, trois ou quatre autres randonneurs qui ont fait le même chemin que vous, parce que le lieu n’est plus tout à fait un secret. Nous y sommes restés vingt minutes. Le chemin du retour est plus court dans la mémoire que dans les jambes.
Il y a sur la côte d’Oman des endroits qui se méritent un peu et qui rendent tout. Wadi Shab est l’un d’eux, précisément parce que le dernier mètre se fait en nageant.
Sur et ses boutres
Sur est arrivée au bout de trente minutes de route après Wadi Shab. C’est une ville de soixante mille habitants, étalée autour d’une lagune en fer à cheval, avec une vieille ville posée sur la pointe nord et le port moderne au sud. Ce qu’on vient voir à Sur, c’est le chantier de construction de boutres qui fonctionne encore, à l’ancienne, dans le quartier historique, à quelques centaines de mètres du pont Khor al-Batah. On y trouve une dizaine de coques en construction à différents stades — certaines à l’état de squelette, d’autres presque achevées, prêtes à être lancées à la mer au ras du sable. Les charpentiers travaillent le teck importé d’Inde avec des outils à main, sans plans, à l’œil, selon une méthode qui n’a pas changé depuis deux siècles. On peut entrer sur le chantier librement — ils sont habitués aux visiteurs mais ne posent pas pour la photo, et il faut être discret, rester à l’écart des zones de coupe, ne rien toucher. Nous y avons passé une heure, assis sur un tas de copeaux, à regarder un vieux charpentier clouer une latte à la cadence d’un métronome. Il ne nous a pas adressé la parole. Nous non plus.
Il y a à Sur un petit musée maritime (gratuit) qui explique l’histoire de la navigation omanaise — les routes vers Zanzibar, vers l’Inde, vers l’Afrique de l’Est —, et qui vaut les trente minutes qu’il prend. Nous avons dormi une nuit au Sur Plaza Hotel (45 OMR, confortable, piscine, sans prétention) et nous avons mangé un mérou grillé en bord de lagune pour dix rials.
Nuit à Ras al-Jinz
Ras al-Jinz est à quarante-cinq kilomètres au sud-est de Sur, au bout d’une route qui se termine par huit kilomètres de piste correctement entretenue. C’est une réserve naturelle protégée qui abrite la plus grande colonie de ponte de tortues vertes (Chelonia mydas) de la péninsule arabique. Les tortues remontent toute l’année — environ vingt mille pontes par an — mais le pic est en juin-août. En février, on compte entre trente et soixante remontées par nuit. Nous y sommes allés un jeudi.

L’observation se fait en deux créneaux encadrés par un guide : à 21 h pour voir les tortues adultes monter pondre, et à 5 h du matin pour voir les derniers retours à la mer et l’éclosion éventuelle des œufs. Nous avons pris les deux. Le guide, un jeune omanais du nom de Khalfan qui avait étudié la biologie marine à Oman University, nous a rassemblés en groupes de douze, nous a expliqué les règles — pas de lampe blanche, pas de flash, pas de photo, voix basse —, et nous a emmenés sur la plage. Il faisait noir complet. On marchait sur le sable à tâtons. Au bout de cinq minutes, il a pointé le faisceau d’une lampe rouge sur une forme sombre, énorme, immobile, au bord de l’eau. C’était une tortue verte femelle, d’environ cent vingt kilos, qui avait terminé sa ponte et regagnait la mer.
Nous en avons vu quatre cette nuit-là. Ce n’était pas beaucoup — certaines nuits on en compte vingt —, mais cela a suffi. Les tortues vertes vivent entre soixante et quatre-vingts ans, elles pondent en moyenne tous les trois ou quatre ans, et elles remontent presque toujours sur la plage exacte où elles sont nées. Ce sont des animaux qui ne sont qu’à nous de passage, et qu’on regarde avec le respect dû à ce qui est plus ancien que nous. Le guide Khalfan nous a dit que cinquante-trois tortues étaient montées cette nuit-là sur l’ensemble de la réserve — c’est la statistique qu’on nous a donnée au petit-déjeuner. Quatre visibles, cinquante-trois réelles.
Notes pratiques
Hébergement. Le Ras al-Jinz Turtle Reserve dispose d’un petit hôtel sur place (130-190 OMR, tout compris avec visite) et d’un ecocamp de tentes en dur à 80-110 OMR. Nous avons choisi l’ecocamp. C’est rudimentaire mais propre ; la vraie raison d’être sur place est d’être à cinq minutes à pied de la plage au moment de la visite, pas d’y passer deux nuits de luxe.
Billets. Les visites d’observation sont obligatoires et encadrées par un guide (réservation en ligne ou à l’accueil) : environ 10 OMR par adulte, 5 OMR par enfant. Pas d’accès libre à la plage, jour ou nuit, sans guide.
Saison. Toute l’année pour voir les tortues, avec un pic en juin-août (plus de cent pontes par nuit). Février reste notre saison de choix pour le climat et la fréquentation — trente à soixante pontes par nuit, hôtels moins pleins, mer à 23°C pour la baignade à Wadi Shab.
Rythme. Deux jours et une nuit, c’est le minimum. Trois jours permettent de traîner à Sur et de faire Wadi Shab sans précipitation. Ne pas faire ce plan en une seule journée depuis Mascate — c’est jouable, mais on rate l’essentiel, qui est la nuit.
Pour la suite, ce Plan 05 enchaîne naturellement sur Wahiba Sands et la nuit dans le désert — il suffit de remonter par Bidiyah, qui est à une heure et demie de Sur — ou sur la longue descente Mascate → Salalah pour qui veut passer du nord au sud. Ceux qui ont aimé le Wadi Shab trouveront une cousine atlantique aux plages secrètes de la côte est de Maurice — autre mer, même sensation d’avoir trouvé un lieu qui ne fait pas semblant.
— Fin du Plan 05. Cinquante-trois tortues sont montées, nous en avons vu quatre.