Voix off — Ouverture du plan
« Il y a, entre Mascate et Salalah, une longue ligne où la radio cesse, où l’on oublie la date, où l’on ne croise plus qu’une voiture toutes les quarante minutes. »

Nous avons pris les clés du Land Cruiser à Mascate un lundi matin, au comptoir d’un loueur de Qurum qui connaissait notre nom avant que nous l’ayons dit. Le plein était fait, les pneus regonflés à la pression de charge, et sur la banquette arrière quelqu’un avait posé deux bouteilles d’eau d’un litre et demi sans rien nous dire — un geste qu’on ne trouve pas à Marrakech, ni à Amman, et qu’on ne trouve qu’à Oman. Ce plan-là, le plus long de la bobine, commence par ce silence gentil : personne ne vous demande si vous avez compris ce que signifie la ligne N°32, parce que si vous êtes venus jusqu’au comptoir, on suppose que vous le savez. Nous ne le savions pas tout à fait.
La carte, pourtant, avait l’air lisible. Mille quarante-deux kilomètres depuis Mascate jusqu’à Salalah, par la côte et l’intérieur désertique, en six jours. Nous avions tracé l’itinéraire au crayon : Mascate → Sinaw → Haima → Duqm → Shuwaymiyah → Salalah, avec deux nuits d’étape prévues à Duqm et à Shuwaymiyah. Ce que la carte ne dit pas, c’est que de Sinaw à Haima, il y a deux cent vingt kilomètres sans autre chose que de la route. Pas un village, pas un panneau, pas un chameau. Juste la N°32, l’horizon qui tremble, et la certitude montante qu’il fallait faire le plein plus tôt qu’on ne l’avait prévu.
Mascate à Duqm — les deux premiers jours
Le premier jour, nous n’avons fait que trois cents kilomètres. C’était volontaire. Mascate s’étire sur quarante kilomètres de corniche entre la mer d’Oman et les montagnes Hajar, et l’on ne quitte la ville qu’avec regret — la vieille Mutrah, son souk qui sent l’encens boswellia et la cardamome, le grand marché aux poissons à sept heures du matin, la mosquée Sultan Qaboos qui impose le silence sans l’exiger. Nous avons dormi dans un petit hôtel d’Al Khuwair, nous avons pris la N°1 vers Sinaw le lendemain à l’aube, et nous avons quitté la côte à la hauteur d’Izki pour rejoindre la Route 31 qui pique vers le sud-est.
Izki, Sinaw, Adam. Trois villages qui s’égrènent le long de la route comme les perles d’une chaîne qu’on ne porte plus. À Sinaw, le marché aux chameaux du mardi matin mérite le détour si l’on cale le départ : une heure d’attente, trois cents bêtes, des transactions qui se font à voix basse et à coups de pouce levé. Le café que l’on sert sous un auvent de tôle, à côté du marché, coûte cent baisas — l’équivalent d’un petit euro — et il est servi brûlant, amer, parfumé à la cardamome verte. Nous en avons bu deux et nous sommes repartis.
À partir d’Adam, la N°32 prend le relais et file plein sud. C’est là que le film change de format. La route est excellente — bitume large, accotement propre, marquage récent — mais elle traverse le rien. Le rien n’est pas le désert de carte postale ; c’est un rien plus dur, plat, caillouteux, couleur os. Il n’y a pas de dune, pas de palmier, pas d’ombre. Il y a l’asphalte, la ligne blanche, et un chameau qui traverse parfois la chaussée sans prévenir. Nous avions les vitres remontées, la climatisation à vingt-quatre, et la radio avait cessé de fonctionner après Adam — Oman passe alors sur une seule station en ondes courtes, en arabe, qui récite le Coran à voix très lente. Nous l’avons laissée allumée.

Haima et la traversée
Haima est le nom qu’on donne à une station-service et à quatre bâtiments bas autour. On y arrive vers onze heures du matin quand on est parti de Nizwa avant l’aube, et la première chose qu’on fait n’est pas de descendre — c’est de regarder le compteur et de calculer ce qu’il reste dans le réservoir. Le Land Cruiser 76 embarque cent vingt litres, soit environ mille kilomètres d’autonomie sur la N°32, et c’est précisément la distance restante jusqu’à Salalah. Une marge de sécurité à zéro. Nous avons fait le plein complet à Haima — quarante-deux rials, payés en espèces parce que la carte n’avait pas fonctionné — et nous avons mangé un sandwich au fromage fondu servi par un Pakistanais qui parlait français parce qu’il avait travaillé sept ans à Paris, dans un restaurant de la rue Mouffetard. Il s’appelait Imran. Il nous a demandé si la rue Mouffetard existait encore. Nous lui avons dit oui.
Le désert omanais ne se mérite pas — il se respecte. Ce n’est pas la même chose.
De Haima à Duqm, il reste cent soixante kilomètres. La route tourne vers l’est, retrouve la côte au niveau de Ra’s Madrakah et longe ensuite le golfe de Masirah en ligne presque droite. Duqm est un port neuf, propre, vide, qui ressemble à une ville posée là pour attendre quelque chose qui n’arrive pas encore. Nous y avons dormi dans un hôtel d’affaires aux couloirs silencieux, et nous avons mangé du poisson grillé au bord du port devant des cargos illuminés à l’horizon. Le deuxième jour de route finissait comme une parenthèse posée dans un paragraphe qu’on n’avait pas encore commencé.
Les deux jours suivants — Duqm à Shuwaymiyah, puis Shuwaymiyah à Salalah — sont les plus beaux du plan. La côte devient spectaculaire au sud de Shuwaymiyah : des falaises calcaires qui tombent à pic sur la mer d’Oman, des wadis qui débouchent sur des plages désertes, et, entre deux virages, des petits villages de pêcheurs où l’on trouve encore des maisons en pierre de corail. La Route 47 qui longe ce tronçon ne figure sur aucun guide français que nous connaissons, et c’est précisément pour cela que nous l’avons empruntée.
Salalah, oasis subtropicale
Salalah arrive par surprise. On descend d’un col, on passe un virage, et d’un seul coup le désert cède la place au vert — un vert dense, de jungle, de palmiers cocotiers, de bananiers, de mangues. C’est l’effet de la mousson du khareef, qui, de juin à septembre, transforme le Dhofar en région verte unique de la péninsule Arabique. En février, la mousson est finie depuis cinq mois, mais le souvenir en reste dans la couleur de la terre, dans l’odeur des flamboyants et, surtout, dans la présence des frangipaniers qui poussent dans les hôtels en bord de mer. Salalah sent le frangipanier, même en février ; c’est la première chose que l’on remarque en descendant du Land Cruiser à l’hôtel.

Nous avons gardé deux jours pleins à Salalah, sans beaucoup bouger. Il faut voir Mughsayl — la plage aux blowholes, où la mer jaillit à travers la roche calcaire à chaque vague — et il faut monter à Al Baleed pour le site archéologique et le musée d’histoire du commerce de l’encens. Le Dhofar était, il y a deux mille ans, l’épicentre du commerce de l’oliban boswellia, et les vestiges en sont encore lisibles dans le paysage. Ne manquez pas non plus la route de Taqah vers Mirbat, quarante kilomètres vers l’est, qui longe une côte rocheuse et débouche sur un vieux village de pêcheurs qu’aucune photo de tour-opérateur n’a encore abîmé. Nous y avons mangé un poisson à la braise pour trois rials, dehors, sous un arbre.
Essence, eau, imprévus
Un mot sur la logistique, parce que c’est le nerf du plan. Entre Adam et Duqm — six cents kilomètres — il n’y a que deux stations-service fiables : celle de Sinaw (au sud du village) et celle de Haima. Comptez toujours un plein à chacune, même si vous pensez en avoir assez. Les pompes peuvent être en rupture d’alimentation en fin de semaine. Emportez au minimum cinq litres d’eau par personne et par jour, plus une réserve de dix litres dans le coffre, ainsi que deux jerricans d’essence de vingt litres si vous comptez faire des détours — ce que nous n’avons pas fait, mais ce que nous aurions fait si nous avions été seuls.
Le téléphone reste capté à peu près partout sur la N°32 en 2G, rarement en 4G. La couverture Omantel est meilleure qu’Ooredoo sur cet itinéraire. Un GPS Garmin avec cartes hors ligne vaut mieux que Google Maps qui, deux fois sur notre trajet, nous a proposé des pistes qui n’existaient plus depuis dix ans. Vérifiez vos pneus avant Haima — pression à charge, pas à vide — et emportez le kit de réparation. Les crevaisons ne sont pas rares ; les dépanneurs, eux, le sont.
Notes pratiques
Hébergement. Nous avons retenu trois étapes : Nizwa (Alila Jabal Akhdar si vous voulez prolonger vers le Plan 03, sinon un petit hôtel sur la route), Duqm (Crowne Plaza, sans poésie mais propre et en bord de mer), Salalah (Al Baleed Resort by Anantara si l’on veut un vrai repos, Juweira Boutique Hotel si l’on préfère quelque chose de plus petit). Comptez entre 60 et 180 rials la nuit selon le standing.
Rythme. Six jours au minimum pour le trajet complet. Huit si l’on veut souffler à Salalah. Nous ne recommandons pas moins de six — la N°32 se fatigue vite, et rouler de nuit dans ce désert est une mauvaise idée : les chameaux noirs sur bitume noir ne se voient qu’à quarante mètres.
Saison. De novembre à mars uniquement. En été, les températures diurnes à Haima dépassent cinquante-deux degrés ; le bitume fond par endroits. En juillet-août, Salalah est en pleine mousson du khareef — spectaculaire mais bruineux, routes glissantes, visibilité réduite. Février reste notre mois de choix : 22°C à Mascate, 28°C à Salalah, air sec, lumière basse.
Pour la suite, deux itinéraires se tendent la main — Wahiba Sands et la nuit dans le désert pour qui veut rendre le Land Cruiser moins sage, ou la côte de Sur et les tortues de Ras al-Jinz pour rester sur le rivage quelques jours de plus. Et avant de repartir, lisez notre carnet sur la conduite dans le désert — il contient les vingt pages que ce plan-ci a dû laisser sous silence.
— Fin du Plan 01. Salalah sent le frangipanier, même en février.