Voix off — Prologue de scène
« Maurice est une île qui se regarde de trois quarts — jamais de face, jamais en plongée : de trois quarts, depuis la fenêtre d’une voiture qui longe un champ de cannes. »

Nous avons abordé Maurice comme on aborde un film dont on a trop entendu parler : avec la peur secrète d’être déçus. Nous sommes repartis avec le sentiment inverse — celui d’une île qui refuse de se laisser enfermer dans sa carte postale. La Scène I de notre film, nous l’avons tournée entre septembre et octobre MMXXV, voiture de location à la place du passager, fenêtre ouverte, le lagon à moins de vingt minutes à tout moment. Quatre plans, 1 200 kilomètres cumulés, douze jours qui nous ont suffi pour comprendre que Maurice se visite comme on lit un poème créole : lentement, à voix basse, en butant sur les mots qu’on ne connaît pas.
Pourquoi Maurice, pour nous
Maurice est le premier pays de notre Constellation I — l’océan Indien francophone. Nous aurions pu commencer ailleurs, par La Réunion ou les Seychelles. Nous avons commencé ici parce que Maurice possède une qualité rare : elle est facile à conduire et difficile à épuiser. Les routes sont correctes, l’essence partout, la conduite à gauche s’apprend en une heure, et l’île est assez petite pour qu’on puisse la traverser deux fois dans la semaine — et assez complexe pour qu’on n’ait jamais le sentiment de l’avoir vue.
Surtout, Maurice a deux visages qui ne se ressemblent pas. Au nord, le lagon blond, les tables, les marchés, Grand Baie et Pamplemousses — le côté mondain, gourmand, qu’on photographie pour les magazines. Au sud et à l’est, une autre île — plus silencieuse, plus honnête, plus balayée : Le Morne, Chamarel, Souillac, Pointe d’Esny, des routes creuses qui s’arrêtent sur des pirogues retournées. Nous avons gardé les deux. L’une ne serait pas supportable sans l’autre.
Conduire à Maurice, c’est ce geste rare : changer de décor tous les quarts d’heure sans jamais changer de pays.
Nous avons loué une compacte chez un petit loueur de Plaine Magnien — pas un comptoir de grand nom, une agence familiale à laquelle nous avons téléphoné deux jours avant. Rs 1 200 par jour, plein compris, kilométrage libre. Pour un tour de l’île tranquille, la compacte suffit largement ; c’est un pays où le 4×4 est un luxe inutile, sauf envie personnelle.
Liste des IV plans de la Bobine I
La Scène I se lit dans l’ordre — chaque plan ouvre le suivant. On peut cependant l’aborder comme une anthologie : chacun des quatre articles se tient seul, avec ses kilomètres, ses adresses, son rythme.
- Plan 01 — Tour de l’île en quatre jours — 420 km, quatre jours, un itinéraire dense qui donne la mesure de l’île dans son entier, de Port-Louis au plateau central, en passant par Le Morne, Souillac et Mahébourg. C’est le plan à faire en premier si l’on veut poser une géographie mentale avant de s’attarder.
- Plan 02 — Route du thé et terres des sept couleurs — 95 km au ralenti dans le sud sauvage, entre les plantations de Bois Chéri et les pigments terreux de Chamarel. Une journée qui ne rime qu’avec elle-même, à faire de préférence par ciel changeant.
- Plan 03 — Plages secrètes de la côte est — 70 km de petites routes entre Belle Mare et Pointe d’Esny, à la recherche des baies que ni les cartes ni les blogs ne signalent. Pas de resorts, pas d’adresses bruyantes, du vent, des filaos, du temps.
- Plan 04 — Grand Baie et le nord gourmand — 60 km et deux jours pour les tables, les rhumeries, le marché de Pamplemousses à l’aube. Le plan que nous recommandons pour finir la bobine — il vaut comme un générique lent, un retour à la civilité avant le décollage vers La Réunion.
Cross-références
Maurice ne se lit pas seule. Trois autres entrées du film l’éclairent de biais.
- La Réunion — Bobine II — l’île-sœur volcanique, à quarante minutes d’avion. Tout ce que Maurice n’a pas : le sommet, le cirque, la pluie verticale. Nous avons conçu Maurice et La Réunion comme un diptyque ; il est très difficile d’aimer l’une sans avoir besoin de l’autre.
- Seychelles — Bobine III — l’archipel d’en face, granitique et plus intime. Pour qui voudrait prolonger l’océan Indien vers quelque chose de plus rare et de moins conduisible.
- Meilleure saison, pays par pays — notre carnet transverse. Maurice se voyage de préférence en hiver austral (mai à novembre), ciel clair, alizé sec, lagon à 24°. Décembre à mars, l’île est plus verte, mais les cyclones rôdent et les routes du sud peuvent fermer une journée entière.
— Fin du carton de scène. Bobine I : départ de la pellicule.