Plan 03 · BOBINE I · Maurice

PLAGES SECRÈTES

sur la côte est
[ 00 : 22 : 00 — 00 : 32 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Il faut accepter, dans l'est de Maurice, de se tromper deux fois de chemin pour trouver la bonne baie — la première erreur est la plus jolie. »

Distance70 km Durée1 j VéhiculeCompacte Timecode[ 00 : 22 : 00 — 00 : 32 : 00 ] TournageSeptembre MMXXV BobineBOBINE I

Voix off — Ouverture du plan

« Il faut accepter, dans l’est de Maurice, de se tromper deux fois de chemin pour trouver la bonne baie — la première erreur est la plus jolie. »

Pirogue créole en bois écaillé tirée à terre sur une plage étroite de la côte est mauricienne, sable brut, cocotiers couchés par l'alizé

La côte est de Maurice est la moins photographiée des quatre façades de l’île — et c’est pour une raison simple : elle est la plus difficile à cadrer. Au nord, Grand Baie offre des plans larges qui entrent dans un viseur. À l’ouest, Le Morne fait le travail à la place du photographe. Au sud, les falaises de Gris-Gris tranchent net. À l’est, rien ne tranche. La côte est est une suite de baies qui se ressemblent sans jamais être identiques, séparées par des langues de filaos qu’on ne remarque qu’une fois qu’on les a dépassées. C’est la portion de l’île qui ressemble le moins à une carte postale et le plus à un souvenir.

Nous avons consacré une journée entière — la dernière de notre semaine mauricienne — à parcourir la côte est lentement, de Belle Mare à Pointe d’Esny, en nous autorisant à nous perdre. Soixante-dix kilomètres, six arrêts, deux erreurs, un déjeuner mémorable et un coup de soleil léger sur l’avant-bras droit.

De Belle Mare vers le sud

Nous sommes partis de Belle Mare à 8 h 40. Belle Mare est le grand nom de la côte est — la plage longue de neuf kilomètres qu’on montre dans les documentaires, celle qui borde les grands hôtels. Nous n’y avons pas dormi, nous y avons simplement garé la voiture à l’extrémité nord de la plage publique, au pied des filaos, et marché pendant vingt minutes. À cette heure, l’endroit est calme : les clients des hôtels prennent encore leur petit déjeuner, les pêcheurs sont revenus, la marée est basse, le sable est dur et chaud.

Belle Mare, c’est la plage-étalon : tout le reste de la côte est s’évalue par rapport à elle. Plus loin vers le sud, les baies se resserrent, deviennent plus intimes, parfois plus difficiles d’accès. C’est ce qu’on cherche.

De Belle Mare, nous avons repris la B59 direction sud — route étroite, en grande partie ombragée par les filaos, ponctuée de villages modestes : Palmar, Trou d’Eau Douce (que nous avons évité, c’est le port d’embarquement pour l’île aux Cerfs et il est souvent pris d’assaut), Grand Sable, Quatre Sœurs. La distance jusqu’à Mahébourg est de 45 km par cette route ; en comptant les arrêts, il faut bien deux heures et demie. C’est lent. C’est fait pour.

Route étroite à travers un tunnel de filaos, ombre mobile sur l'asphalte, lumière tachetée, pas de circulation

La première erreur de chemin a eu lieu au nord de Grand Sable. Nous avons pris à gauche une petite route sablonneuse qui descendait vers le lagon, pensant qu’elle menait à une baie signalée par un vieux panneau rouillé. Elle menait à une propriété privée. Un homme en sortait — il nous a indiqué, sans impatience, que la baie en question était « plus loin, pas ici ». Puis il a ajouté : « Mais là où vous êtes, restez cinq minutes quand même. C’est pas une mauvaise vue. » Nous sommes restés. Il avait raison.

UN HABITANT, GRAND SABLE · V.O.

La baie est plus loin, pas ici. Mais là où vous êtes, restez cinq minutes quand même. C’est pas une mauvaise vue.

L’est de Maurice se mérite — non par la difficulté, mais par l’humilité de s’arrêter sur des lieux qui n’ont pas de nom.

Les trois baies qu’on a gardées

Nous avions repéré sept endroits avant de partir. Nous en avons gardé trois, après la journée.

La petite anse au nord de Palmar

Pas de nom officiel, pas de panneau, une simple ouverture dans le rideau de filaos à 500 mètres au nord du village de Palmar, après une courbe à droite et juste avant un poste EDF. On se gare sur le bas-côté (deux voitures maximum) et on descend par un sentier qui fait dix mètres. L’anse est petite — peut-être 40 mètres de long — le sable est blanc mais marqué de taches brunes (posidonie rejetée par la marée), le lagon est peu profond sur 200 mètres, et on est seuls. Nous y sommes restés une heure, sans croiser âme qui vive.

Le lagon derrière Deux Frères

Plus au sud, à hauteur du hameau de Deux Frères (sur la B59, 8 km avant Mahébourg), nous avons pris une piste à gauche qui longe un champ de cannes, puis un chemin de terre de 400 mètres qui nous a menés au bord du lagon. L’endroit n’a officiellement aucun intérêt — il est exposé, il n’y a pas de plage stricto sensu, simplement une bande de sable sale entre des rochers et l’eau. Mais la vue, plein est, sur l’océan ouvert au-delà du récif est saisissante : on voit la ligne blanche du ressac à deux kilomètres, et derrière, rien, jusqu’à Madagascar. Nous y avons pris notre deuxième café — un thermos acheté à Belle Mare — sur le capot tiède de la Yaris. C’est un de ces moments que le film garde et que la carte ne signale pas.

Pointe d’Esny, côté village

Pointe d’Esny est la plage secrète la moins secrète de Maurice : tout le monde en parle, et elle mérite sa réputation. Mais la partie que nous préférons n’est pas l’extrémité sud — la plus courue — c’est la portion au nord du village, entre les dernières villas et la route qui monte vers Blue Bay. On y accède par un petit sentier public à côté d’une boîte aux lettres bleue. Sable blanc franc, eau translucide, peu de profondeur, quasi personne après 16 h. Nous y avons terminé la journée, bain de 17 h, séchage sur une serviette étendue sur le sable, et nous sommes repartis à la tombée du jour.

Déjeuner sans enseigne

À midi, nous avions faim. Nous avions aussi une adresse en tête — un petit kiosque au bord du lagon, signalé par un mauricien rencontré la veille à Souillac. « Après Quatre Sœurs, avant Bambous Virieux, vous verrez une cabane bleue à droite, pas de nom, pas de menu écrit, demande ce qu’il y a. » Nous avons trouvé la cabane au troisième passage (c’est la deuxième erreur de chemin, la plus réjouissante : nous avions dépassé une fois, fait demi-tour, redépassé une seconde fois).

Le patron — un homme d’une soixantaine d’années en débardeur — grillait des poissons sur un demi-fût coupé. Ce jour-là, il y avait du vivaneau, du mulet, et un poisson qu’il n’a pas nommé (« c’est comme vous voulez »). Nous avons pris le vivaneau, avec du riz, des lentilles, et un rougail tomate. Rs 320 pour deux. Il n’y a pas eu de carte, pas d’addition écrite, pas de pourboire demandé. Nous avons laissé Rs 50 de plus, qui ont été acceptés d’un hochement de tête.

L’adresse n’est pas à donner — nous le disons clairement. Elle est à trouver, ou à rater. Maurice est un pays où l’on peut encore fonctionner sur le bouche-à-oreille ; nous encourageons les lecteurs à demander sur place. Les vieux pêcheurs de la côte est savent tous où se fait le poisson le midi.

Notes pratiques

Accès. La côte est se rejoint depuis l’aéroport en 40 minutes (par la M2 puis la B28 vers Pointe d’Esny) ou depuis Port-Louis en 1 h 10 (par la M2 jusqu’à Centre de Flacq, puis B59 vers Belle Mare). La Route de la Poudre d’Or est la colonne vertébrale de la moitié nord de la côte est ; la B59 de la moitié sud.

Essence et services. Plus rares que sur les autres côtes. Une station à Centre de Flacq, une à Mahébourg, entre les deux — peu. Faire le plein avant de s’engager sur la B59 si l’on part de Mahébourg en fin de journée.

Vent. La côte est est ventée toute l’année — c’est l’alizé qui l’attaque de face. C’est ce qui la sauve du tourisme de masse (moins de kitesurfers qu’à Le Morne, mais plus de vent qu’à Grand Baie), et c’est ce qui rend l’ombre des filaos précieuse. Toujours prévoir un tee-shirt léger pour après le bain, même en milieu de journée.

Méduses et oursins. Rares dans les baies, présents dans certaines zones de récif. Sandales de plage recommandées pour sortir d’une anse sauvage — le sol sous-marin n’est pas toujours sablonneux.

Quand y aller. De mai à novembre pour l’hiver austral sec, lagon clair, vents modérés. Éviter janvier-février (cyclones possibles, mer agitée).

Étape Distance Durée
Belle Mare → Palmar (anse) 6 km 15 min
Palmar → Deux Frères 35 km 1 h 10
Déjeuner (quelque part) 1 h 15
Deux Frères → Pointe d’Esny 18 km 40 min
Pointe d’Esny → retour M2 11 km 20 min
Total roulé 70 km journée entière

Ce plan en lien. Il prolonge naturellement le Plan 01 — Tour de l’île en quatre jours, dont il creuse la portion est qu’on traverse trop vite. Il précède idéalement le Plan 04 — Grand Baie et le nord gourmand, qui est son exact contraire — le nord mondain, les tables, les rhumeries. Côté Seychelles, nous avons aussi tourné un plan cousin — les Plages de Mahé, côte ouest —, à lire en diptyque avec celui-ci si l’on veut comparer deux grammaires du lagon.

— Fin du Plan 03. La marée descend, la route se vide.

— Fin du Plan 03. La marée descend, la route se vide.