Voix off — Prologue de scène
« Le Maroc est un pays qu’on peut filmer six fois de suite sans répétition — chaque plan y est une autre langue. »

Nous avons longtemps reporté ce pays. Pas par manque d’envie — par défiance devant les images qu’on en avait vues mille fois. Chameau isolé au sommet d’une dune, cour bleue de Chefchaouen au grand angle, verre de thé tenu en contre-jour : le Maroc est peut-être la destination la plus photographiée de notre film, et c’est précisément ce qui nous a longtemps retenus. Nous y sommes arrivés avec la discipline de ne pas refaire ces plans-là. Ce que nous avons tourné, entre mars et avril MMXXV, sur 4 800 kilomètres et vingt-quatre jours de voiture, s’est inscrit dans les marges de la carte postale — là où les guides ne pensent plus à regarder.
Choisir sa région — trois Marocs
Il existe au moins trois Marocs, et ils ne communiquent pas tout à fait entre eux. Les confondre mène au tour-opérateur ; les séparer ouvre un voyage.
Le premier Maroc est méditerranéen et andalou : Tanger, Tétouan, Chefchaouen, le Rif. On y parle encore l’espagnol dans les ruelles de Tétouan, les maisons y ont des balcons en fer forgé, et l’air sent parfois le détroit plutôt que le désert. La conduite y est européenne — nationales correctes, stations-service tous les cinquante kilomètres, virages comptés dans le Rif.
Le deuxième Maroc est atlantique et impérial : Essaouira, Marrakech, Agadir, Taghazout. Un Maroc du vent, du sel, du surf, des grandes médinas et des routes qui filent droit sur des plaines d’argan. C’est le plus facile à conduire, celui qu’on recommande à qui découvre le pays au volant pour la première fois.
Le troisième — celui qu’il faut mériter — est le Maroc du sud et des kasbahs : Ouarzazate, vallée du Dadès, Todra, Merzouga. Un pays de terre rouge, de palmeraies, de pistes qui s’effacent en poussière, et de dunes qu’on devine avant de les voir. Les cols du Haut Atlas — Tichka à 2 260 mètres, Test à 2 092 — sont les sas qui séparent le Maroc nord du Maroc sud. Il est difficile de comprendre le second sans les avoir franchis.
Conduire au Maroc, c’est accepter que le pays change de siècle tous les cent kilomètres, et parfois plus souvent.
Nous conseillons un SUV léger pour la Bobine IV. Une compacte suffit pour Marrakech-Essaouira, pour le Nord et pour la côte atlantique. Dès qu’on vise les kasbahs, le Dadès, le Todra et surtout Merzouga, le 4×4 devient indispensable pour la partie dunes et très utile pour tout le reste — moins par nécessité mécanique que par confort de garde au sol sur les pistes latérales. Nous avons loué chez un loueur de Marrakech que nous appelions Hicham, un Dacia Duster 4×4 à 720 DH / jour, kilométrage illimité, assurance « tous risques hors glaces et pneus » — c’est la formule honnête dans le pays.
Liste des VI plans de la Bobine IV
La Scène IV se lit dans l’ordre, mais chaque plan tient debout tout seul. Nous avons choisi de commencer par la route la plus douce — Marrakech-Essaouira — et de finir par la plus exigeante — Merzouga — parce qu’un film se monte comme une montée.
- Plan 01 — Marrakech → Essaouira par la route de l’amandier — 190 km à l’ouest, une plaine d’arganiers, un marché de village et le vent des remparts d’Essaouira. Le plan d’ouverture, à faire en un jour ou deux, pour poser une géographie mentale avant d’aller plus loin.
- Plan 02 — Route des kasbahs — Ouarzazate, Dadès, Todra — 400 km d’une seule traite, Aït Ben Haddou au contre-jour, gorges du Dadès et du Todra, palmeraies de Tinghir. Trois jours au rythme des vallées, mieux avec un SUV.
- Plan 03 — Nord marocain — Tanger, Chefchaouen, Tétouan — 280 km dans le Rif en boucle : Tanger l’ouverte, Chefchaouen la bleue, Tétouan l’oubliée. Trois jours, trois villes, trois accents d’arabe différents.
- Plan 04 — Haut Atlas — Cols du Tichka et du Test — 300 km de route de montagne, deux cols au-dessus de 2 000 mètres, villages berbères en terrasses. Le plan-charnière entre le Maroc du nord et celui du sud.
- Plan 05 — Côte atlantique — Agadir, Taghazout, Essaouira — 250 km en remontant la côte, des criques sans nom, les surfeurs de Taghazout, Sidi Kaouki au vent. Deux jours au ralenti.
- Plan 06 — Merzouga et Erg Chebbi — Deux nuits dans les dunes — 360 km et des pistes, 4×4 obligatoire, deux nuits sous tente nomade, un lever de jour qu’on ne photographie pas. Le plan phare de la bobine, à garder pour la fin.
Cross-références
Le Maroc ne se lit pas seul. Trois entrées du film l’éclairent de biais, et continuent le grand arc désertique.
- Tunisie — Bobine V — la suite directe de notre constellation : Cap Bon, Djerba, Kairouan, un sud tunisien qui répond au sud marocain sans jamais le copier. Deux Maghreb qu’il faut faire séparément pour bien les entendre.
- Jordanie — Bobine VII — autre pays de pierre et de désert, autres kasbahs (on les appelle là-bas des qasrs), une Petra qu’aucune photo ne prépare. Pour qui veut prolonger la sensation de route rouge jusqu’à l’est.
- Oman — Bobine IX — notre fin de film, cousin arabe du Maroc par le désert mais l’opposé par l’humeur. Wahiba Sands répond à l’Erg Chebbi comme une question à une autre question.
- Conduire dans le désert — notre carnet technique transverse. Les pneus, l’eau, la mécanique, ce qu’on emporte et ce qu’on oublie. À lire avant de partir pour la Plan 06.
— Fin du carton de scène. Bobine IV : la pellicule vire à l’ocre.