Voix off — Ouverture du plan
« À Merzouga, la dune n’est pas une destination — c’est un rythme. On la suit, on ne la monte pas. »

Nous avons longtemps reporté ce plan. C’est le plus photographié du Maroc, le plus attendu, le plus facilement raté. Tout voyageur qui s’est rendu à Merzouga a vu les mêmes images — la dune au coucher du soleil, le chameau isolé, la tente blanche sous les étoiles — et toutes ces images sont devenues à peu près interchangeables. Nous avons décidé de faire exactement le contraire : de tourner Merzouga sans jamais photographier un chameau, sans jamais céder à la dune-carte-postale, et de chercher ce que le désert livre lorsque l’on arrête de le mettre en scène. Trois jours, deux nuits sous tente nomade, un Toyota Hilux 4×4, et la conviction, en repartant, d’avoir vu quelque chose qui ne tenait dans aucun cadre.
La route de Ouarzazate à Merzouga
Il y a 360 kilomètres entre Ouarzazate et Merzouga, et c’est peut-être la plus belle route de nationale du Maroc. On part vers l’est sur la N10, celle qui longe la route des kasbahs dont nous avons parlé dans le Plan 02, et qui continue au-delà de Tinghir vers Errachidia, puis bifurque sud-est vers Erfoud et Merzouga. Compter six heures de conduite pure, huit avec les arrêts raisonnables, une journée si l’on part à 7 h et si l’on arrive à 17 h juste avant la chute de jour.
Le premier tiers — Ouarzazate → Tinghir — est la route des kasbahs, que nous connaissons déjà. Le deuxième tiers — Tinghir → Errachidia — est moins célèbre et pourtant magnifique : 185 kilomètres qui traversent successivement des plateaux caillouteux, une palmeraie géante à Tinjdad, un plateau volcanique gris-noir surnommé « la Lune » par les loueurs de Ouarzazate, et finalement la vallée du Ziz — une longue tranchée verte entre des falaises ocre, qu’on aperçoit d’un seul coup depuis un belvédère (panneau « Vue sur l’oasis ») qui mérite absolument un arrêt. Errachidia est une ville administrative sans grand intérêt, mais c’est la dernière station-service correcte avant Merzouga. Plein obligatoire.
Le dernier tiers — Errachidia → Merzouga, par Erfoud et Rissani — est le passage du désert. Les paysages s’aplatissent, les couleurs se réduisent au gris et à l’ocre, on voit apparaître les premiers palmiers en boule caractéristiques du Tafilalet, et l’on roule sur une route droite où le mirage est visible à deux heures de l’après-midi. Rissani, ancienne capitale caravanière et ville natale de la dynastie alaouite, mérite un arrêt d’une heure pour son souk du dimanche et ses dattes — les meilleures du Maroc, selon nous, et certainement les plus variées (les mejhoul extra ne se trouvent qu’ici, à partir de 80 DH le kilo). Après Rissani, les 35 derniers kilomètres sur la N13 bis sont absolument droits, et vers le kilomètre 20 on voit, pour la première fois, la tranche rouge de l’Erg Chebbi apparaître à l’horizon comme un mirage qui ne bouge pas.
HICHAM · V.O.
« La première fois qu’on voit l’Erg Chebbi, on croit qu’il est à dix kilomètres. Il est à trente. C’est la première leçon du désert — il ne sait pas mentir, c’est nous qui ne savons pas voir. »
Hicham n’est pas notre loueur de Marrakech — c’est un autre, un guide de Merzouga, que nous avions contacté trois semaines à l’avance par WhatsApp pour organiser la suite.
Le 4×4 et le bivouac

Nous nous sommes arrêtés à Merzouga village, minuscule agglomération de quelques centaines d’habitants, pour laisser notre voiture de location (le Dacia Duster, avec lequel nous avions fait tout le reste de la Bobine IV) dans un parking gardé (30 DH la nuit) et pour monter dans le 4×4 de Hicham — un Toyota Hilux double cabine qui avait visiblement vécu. Nous avions deux options pour les dunes : y aller nous-mêmes avec le Duster (possible sur les 3 premiers kilomètres, suicidaire au-delà — les fonds mous de sable avalent un SUV classique en deux minutes), ou confier la dernière étape à un véhicule fait pour ça. Nous avons choisi la seconde. C’est, pour nous, la seule manière responsable d’aborder l’Erg Chebbi : on ne conduit pas dans des dunes que l’on ne connaît pas, avec une voiture qui n’est pas faite pour. C’est la règle qui sauve les plus longues marches de secours du Maroc.
Hicham nous a conduits au bivouac par une piste tracée de longue date entre la face ouest de l’erg et un petit hameau nomade. Quinze minutes de conduite douce, pneus dégonflés à 1,2 bar (c’est la pression critique qui permet d’augmenter la surface d’appui dans le sable mou), fenêtre ouverte pour entendre le moteur. Le campement, au bord des dunes, était fait d’une dizaine de tentes en toile noire et blanche, posées autour d’un feu central. Pas d’électricité. Pas de piscine. Pas de WiFi. Un seau d’eau chaude pour se laver — 5 litres par personne, à économiser. Un tapis, des coussins, deux couvertures en laine, et un oreiller brodé. C’était pour nous, et nous y avons dormi deux nuits.
Le coût, que le lecteur attend : 850 DH par personne et par nuit en demi-pension, véhicule 4×4 aller-retour compris. C’est la fourchette honnête. En dessous de 500 DH, on tombe dans des « bivouacs » qui sont en réalité des campements en dur avec des tentes en béton, des groupes électrogènes, et trente touristes par service. Au-dessus de 1 500 DH, on entre dans le luxe-spectacle avec champagne servi au sommet d’une dune — ce n’est plus Merzouga, c’est Dubaï.
Le désert coûte exactement ce qu’il faut pour ne pas le ruiner. Moins, c’est une fraude ; plus, c’est une mise en scène.
Deux nuits, un lever de jour

La première nuit au désert est une question acoustique. Nous avons d’abord été surpris par le bruit. Oui, le bruit. Un désert profond est moins silencieux qu’on ne l’imagine : il y a le vent qui chante dans la toile, il y a le sable qui glisse très lentement sur lui-même (on l’entend, quand on tend l’oreille), il y a un scarabée qui marche sur la bâche extérieure, il y a surtout le ciel qui bouge. À trois heures du matin, nous sommes sortis de la tente sans lampe torche, et nous sommes restés quarante minutes debout sur le sable froid, le cou cassé en arrière à regarder la Voie lactée qui traversait le ciel d’un bout à l’autre, aussi dense qu’un essai typographique. Aucun appareil photo n’aurait rendu cela. C’est précisément pour cela que nous n’en avons pas sorti un seul.
Le matin, lever à 5 h 50, café noir dans un gobelet en fer-blanc qui brûlait les doigts, et marche de huit cents mètres vers la crête la plus haute du camp — pas pour voir le soleil se lever (cliché), mais pour voir l’ombre de la dune rétrécir. Car c’est cela, le spectacle : pas le lever du soleil lui-même, qui est à peu près partout pareil, mais la ligne d’ombre qui recule sur la face éclairée, centimètre par centimètre, et qui redessine la topographie de la dune en temps réel. En vingt minutes, la dune change deux fois de forme. Personne n’en parle jamais. C’est le plus beau plan que le Sahara nous ait offert, et nous n’en avons rapporté qu’un mauvais cliché — cadré à la hâte avant que le froid des doigts ne rende l’appareil inutilisable.
La deuxième nuit, Hicham nous a emmenés dîner chez une famille de la palmeraie voisine. Pas une mise en scène pour touristes — une vraie famille nomade qui vit encore une moitié de l’année sous tente, et l’autre moitié dans une petite maison de pisé de Merzouga village. Nous étions six à table : le père, la mère, deux enfants, Hicham, nous. Il y avait un tajine de poulet aux citrons confits, du pain cuit dans le four à bois extérieur, et une grande théière sur les braises. On nous a demandé de quoi la France avait l’air en mars, si les gens y aimaient les dattes, si nos maisons étaient chauffées. Nous avons répondu de notre mieux. Puis le père a sorti un rebab (vieux violon berbère monté en crin) et a joué pendant vingt minutes — pas pour nous, pour lui. Nous étions juste là. Ce dîner, au même titre que la Voie lactée, n’est pas sur les photographies. C’est le genre de plan qu’on garde par défaut dans la mémoire du film.
Retour — ne jamais faire seul
Le matin du troisième jour, Hicham nous a ramenés à Merzouga village, nous avons repris le Dacia Duster, et nous avons commencé le chemin du retour vers Marrakech. Règle absolue : ne jamais repartir seul dans les dunes. Nous avons croisé, entre Merzouga et Rissani, un couple français en Renault Clio qui nous a arrêtés pour demander leur chemin — ils s’étaient engagés dans une piste latérale en suivant un GPS, avaient creusé leurs pneus dans le sable mou, et n’avaient ni eau ni pelle ni téléphone satellite. Nous leur avons prêté nos deux pelles et trois litres d’eau, et nous avons appelé Hicham qui est venu les sortir. Rires gênés, 300 DH de dépannage, fin heureuse. Mais cela aurait pu mal tourner, et cela tourne mal plusieurs fois par an dans le Tafilalet.
Le retour vers Ouarzazate se fait en une longue journée — 360 km, six à sept heures, avec une pause déjeuner à Tinghir ou à Erfoud. Si l’on a le temps, nous recommandons plutôt de couper la route en deux et de dormir à Tinghir, ce qui permet d’arriver à Ouarzazate détendu le lendemain midi. La fatigue après deux nuits dans les dunes est plus grande qu’on ne l’imagine — le soleil, le vent, la réverbération, et le sommeil peu profond des bivouacs qui laissent un décalage d’une journée.
Notes pratiques
- Kilométrage : 360 km de Ouarzazate à Merzouga village (N10 + N13 + N13 bis). Puis piste pour le bivouac (15 km environ, en 4×4). Retour symétrique. Total de la boucle : 720 km sans compter les détours.
- Véhicule : un SUV 4×4 pour la route (suffisant jusqu’à Merzouga village), puis obligatoirement un 4×4 expérimenté pour les dunes — idéalement celui d’un guide local. Ne jamais s’engager seul.
- Saison : d’octobre à avril. En été (juin à septembre), la température atteint 48 °C dans l’Erg Chebbi et le bivouac devient dangereux. Les meilleurs mois sont novembre, février et mars : nuits fraîches (5 à 10 °C), jours doux (22 à 28 °C).
- Eau : minimum 4 litres par personne et par jour. Le corps ne sent pas la déshydratation dans un air sec, et l’on boit moins qu’on ne pense. Emporter systématiquement un litre de plus que prévu.
- Argent : le bivouac se règle presque toujours en espèces (DH), à l’arrivée ou au départ. Emporter 2 000 à 3 000 DH selon la durée. Le dernier distributeur fiable est à Rissani.
- Téléphone : la couverture GSM couvre Merzouga village et les premiers kilomètres de dunes, puis disparaît. Un téléphone satellite (ou un InReach) est un luxe justifié pour qui s’aventure plus loin qu’un bivouac classique.
- Guides : nous avons travaillé avec un guide local que nous avons trouvé par recommandation, au prix honnête de 850 DH par personne et par nuit, tout compris. Méfiance envers les rabatteurs de Marrakech qui vendent des « excursions Merzouga 3 jours » à 1 200 DH tout compris — le compte n’y est pas, et la qualité non plus.
- Vêtements : un sarouel ou un pantalon léger, une chemise en coton, un coupe-vent, un bonnet pour la nuit (oui, en plein Sahara), des lunettes de soleil qui tiennent, un chèche (acheté sur place à Rissani pour 50 DH). Pas de sandales ouvertes dans les dunes — le sable y entre et râpe la peau en une heure.
- Santé : attention à la réverbération — lunettes de soleil obligatoires même par temps couvert. Crème solaire haute protection sur le visage et le dos des mains, même en mars.
Pour avoir le contexte plus large des vallées rouges qui mènent à Merzouga, le Plan 02 — Route des kasbahs est le préambule naturel à ce plan. Pour comparer cette expérience avec son équivalent omanais — la seule expérience de désert que nous ayons jugée aussi forte que Merzouga —, voir Wahiba Sands et nuit dans le désert dans notre Bobine IX. Et pour préparer techniquement un voyage de ce type sans faire de bêtise, le carnet transverse Conduire dans le désert est notre dossier le plus complet — pneus, eau, matériel, secours.
— Fin du Plan 06. Fin de la Bobine IV. Le sable ne se rince pas.