Plan 02 · BOBINE IX · Oman

WAHIBA SANDS

nuit dans le désert
[ 06 : 02 : 00 — 06 : 12 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Nous sommes partis de Mascate à six heures, avec trois litres d'eau par personne et la certitude ténue que nous trouverions les dunes. »

Distance180 km Durée2 j VéhiculeToyota Land Cruiser 76 — 4×4 obligatoire Timecode[ 06 : 02 : 00 — 06 : 12 : 00 ] TournageFévrier MMXXVI BobineBOBINE IX

Voix off — Ouverture du plan

« Nous sommes partis de Mascate à six heures, avec trois litres d’eau par personne et la certitude ténue que nous trouverions les dunes. »

Crête de dune ocre sculptée par le vent au lever du jour, ombre dentée nette portée sur la face nord, ciel pâle encore sans soleil direct, Wahiba Sands, six heures quarante-deux

Il y avait, à six heures du matin sur la corniche de Mascate, cette lumière bleue qui n’est ni la nuit ni le jour — un entre-deux que l’on n’a qu’en désert et jamais en ville. Nous avons roulé sans parler jusqu’à Bidiyah, cent soixante kilomètres plein sud sur la N°23, le Land Cruiser calme, la radio éteinte par principe. On ne part pas dans les Wahiba la musique allumée ; on veut entendre ce qui vient. Ce que nous n’avions pas prévu — et qui est pour cette raison la matière de ce plan — a commencé juste après Bidiyah, quand nous avons quitté le bitume.

Sortie de Bidiyah

Il y a, à la sortie de Bidiyah, une petite station-service où un vieux monsieur en dishdasha blanche vend du café amer, de l’eau fraîche et un peu de courage. Nous avons dégonflé les pneus à 1,2 bar — c’est la pression de sable, celle qui permet au Land Cruiser de flotter au lieu de creuser — et nous sommes passés en quatre roues motrices pleines avant même d’avoir touché la première dune. Le vieux monsieur nous a regardés faire sans rien dire, puis il nous a demandé si nous avions de l’eau en suffisance. Nous avons répondu oui. Il a hoché la tête en prononçant le mot mafi mushkila — « il n’y a pas de problème » — qui veut généralement dire, dans la péninsule, qu’il y a effectivement un problème possible mais qu’on préfère ne pas en parler.

Pendant la première demi-heure, la piste est encore lisible. Il y a des traces d’autres voitures, un cairn de pierres posé à un embranchement, un panneau solaire isolé qui alimente un relais téléphone. On avance à quarante kilomètres-heure, la dune est basse, le sable jaune pâle, régulier. On se dit qu’on a compris. C’est là, précisément, qu’il faut faire attention.

La piste disparaît

À onze heures du matin, nous avons cessé d’être certains d’être sur la piste. Non qu’il y ait eu une bifurcation — il n’y en avait pas — mais parce que les traces du véhicule qui nous précédait s’étaient évanouies sous une ride de sable, et que la ride elle-même avait changé deux fois de direction en dix minutes. Le GPS Garmin indiquait que nous étions à onze kilomètres d’un point nommé Al Raha Camp, mais le Garmin ne connaît pas les dunes, et la ligne droite d’un GPS ne correspond jamais à la ligne réelle d’un Land Cruiser dans du sable mou. Nous avons arrêté le véhicule sur une crête ferme, et nous sommes montés à pied sur la dune d’à côté pour voir.

De là-haut, on ne voit rien — ou plutôt on voit tout, ce qui revient au même. Des dunes dans toutes les directions, jusqu’à l’horizon, dont la plus haute devait culminer à cent cinquante mètres, et au loin, très loin, un filet de fumée qui montait droit. Nous avons mis cap sur la fumée. Quarante minutes plus tard, nous étions au camp.

Intérieur de tente bédouine, tapis sombre à motifs géométriques, plateau de cuivre posé au sol, petit feu de bois, cafetière dalla et trois tasses, deux heures dix-huit

C’est là que nous avons rencontré Salim. Il avait cinquante-cinq ans, peut-être soixante, la peau des gens qui ont passé beaucoup de jours dehors. Il tenait avec sa famille un petit camp de six tentes dans une combe entre deux dunes — quatre tentes pour les voyageurs, deux pour la famille. Le café était déjà prêt quand nous sommes arrivés. Il l’a servi sans rien nous demander.

Salim · V.O.
« Vous voulez voir les étoiles ? Les vraies étoiles, pas celles qu’on voit à Mascate ? Alors il faut rouler encore une heure vers le sud. Je vous conduis. »

Nous avons suivi Salim. Il conduisait un vieux Land Cruiser blanc qui avait traversé trois générations de dunes, la peinture partie, le pare-brise étoilé, un tapis de prière plié sur le siège passager. Il roulait sans hésitation — là où nous avions mis quarante minutes pour quatre kilomètres, il en mit huit pour quinze. Le désert, pour lui, n’était pas un terrain ; c’était une maison dont il connaissait chaque pièce. À un moment, il a levé la main gauche par la fenêtre, paume ouverte, comme on salue quelqu’un qui est là. Nous n’avons pas demandé qui.

Voix off
« On comprend tard, en désert, que le silence n’est pas l’absence de bruit — c’est une manière d’écouter. »

Une heure plus tard, il a arrêté le véhicule au pied d’une dune plus haute que les autres. Il a dit : « Ici. » Nous sommes descendus. Il n’y avait plus rien. Pas une route, pas une ligne à haute tension, pas un autre véhicule, pas le bruit lointain d’un avion, pas même une trace de chameau. Juste le vent, qui n’était pas du vent — une respiration.

Le silence, ici, a une épaisseur qu’on entend.

Le bivouac de 20 heures

Le campement se monte vite, quand on a l’habitude et que Salim est là. Deux piquets, une bâche, une couverture de laine, deux tapis, un petit brasero et trois pierres pour caler la cafetière. Il a coupé quelques branches sèches de ghaf — le seul arbre qui pousse dans le Sharqiyah — et il a allumé un feu minuscule qui ne servait pas à se chauffer mais à faire du café et à marquer l’endroit. À 19 h 40, il a posé sur le tapis un plat de riz au mouton et de lait caillé, et nous avons mangé sans parler, parce qu’il n’y avait rien à dire qui n’ait déjà été dit par le désert.

À 20 h 15, il s’est allongé sur le tapis, la tête sur un coude, et il nous a montré le ciel. Les étoiles, à cet endroit du monde, ne sont pas les étoiles. C’est une poudre dense qui recouvre tout, par millions, si serrées qu’on devine la Voie lactée non comme une bande pâle mais comme un relief. Nous avons vu passer trois satellites et cinq étoiles filantes en moins d’une heure. Salim n’a rien compté. Il connaissait les noms — Al-Najm, Al-Suhail — mais il n’a pas cherché à nous les apprendre. On ne donne pas une leçon d’astronomie à des voyageurs qu’on vient de rencontrer ; on partage un ciel.

Voix off
« On a dormi cinq heures, mais on a regardé le ciel pendant dix. »

Au réveil, à cinq heures cinquante, la dune devant la tente avait changé de forme. Une ride nouvelle, longue de vingt mètres, dessinait une vague à la crête plus nette. Le vent de nuit avait travaillé. Salim préparait déjà le café.

Retour à Bidiyah

Le trajet du retour est presque plus difficile que l’aller. Le soleil frappe de face à partir de neuf heures, la dune devient molle sous les roues chaudes, et l’on doit rouler doucement pour ne pas enfoncer. Salim nous a guidés sur les six premiers kilomètres, puis il a fait demi-tour pour regagner son camp. Nous avons continué seuls. Il nous avait donné un nom de repère visuel — une dune en forme de vague brisée — à partir de laquelle il nous suffisait de garder le nord au compas.

Vers dix heures trente, nous étions de retour à la station-service de Bidiyah. Le vieux monsieur en dishdasha blanche nous a regardés arriver. Il nous a reconnus. Il a souri sans rien dire, et il nous a servi deux verres de café amer, les mêmes que la veille. Nous avons remis les pneus à pression normale — trois bars — et nous avons repris la route de Mascate. Le Land Cruiser marchait bien. Rien n’avait cassé. Nous étions propres de toute grandiloquence, et c’est à peu près ce qu’on peut demander de mieux à un désert.

Traces de pneus ondulées sur sable rouge en fin d'après-midi, ombres longues, horizon de dunes jusqu'à l'infini, aucune présence humaine, lumière dorée rasante

Notes pratiques

Ne partez jamais seul en saison chaude. De mai à septembre, les Wahiba atteignent cinquante degrés diurnes et un véhicule seul n’a aucune marge. D’octobre à avril, on peut partir seul si et seulement si on a un 4×4 correctement équipé (pneus, plaques de désensablage, pelle, deux jerricans d’eau de vingt litres, téléphone satellite ou GPS avec SOS), si l’on a déposé son itinéraire au camp avant le départ, et si l’on se borne à la première ligne de dunes à proximité de Bidiyah.

Camp bédouin ou exploration libre ? Nous conseillons d’abord le camp — Al Raha, Desert Nights, Thousand Nights, ou un petit camp familial comme celui de Salim (qu’on trouve par bouche-à-oreille à Bidiyah, pas sur les plateformes). Comptez entre 50 et 150 rials la nuit par personne, repas compris. L’exploration libre ne se justifie qu’en second voyage, et jamais en véhicule unique.

Matériel. Pneus dégonflés à 1,2 bar avant d’entrer dans le sable, regonflés à 3 bar au retour (un compresseur 12V est quasi obligatoire). Une pelle à désensablage, deux plaques alu, un kit de réparation pneumatique, un jerrican d’essence de vingt litres, et au moins cinq litres d’eau par personne et par jour — dix si vous bivouaquez.

Rythme. Deux jours et une nuit, c’est le minimum honnête. En une journée, on ne voit rien — on traverse. En deux jours et deux nuits, on commence à comprendre que le désert a une texture d’heure qui ne ressemble à aucune autre.

Nous, nous y retournerons. Mais à deux véhicules. C’est la seule règle que l’expérience de ce Plan 02 nous a réellement apprise : un Land Cruiser seul dans les Wahiba, c’est possible sur les crêtes de bord ; ce n’est pas sérieux au-delà. Pour prolonger dans le même esprit, lisez la suite naturelle — Jebel Akhdar et Jebel Shams, les deux montagnes d’Oman — ou reprenez la route plus sage de Mascate à Salalah par la côte. Et pour qui voudrait comparer deux déserts, Merzouga et l’Erg Chebbi au Maroc tient la deuxième moitié de la conversation. Avant tout cela, notre carnet sur la conduite dans le désert est le seul texte de ce site que nous recommandons de lire deux fois.

— Fin du Plan 02. Nous y retournerons — mais à deux véhicules.

— Fin du Plan 02. Nous y retournerons — mais à deux véhicules.