Plan 03 · BOBINE IX · Oman

JEBEL AKHDAR · JEBEL SHAMS

les deux montagnes
[ 06 : 12 : 00 — 06 : 24 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Il y a sur le Jebel Akhdar une odeur de rose qu'aucune photo ne retient — c'est ce qu'on appelle un privilège. »

Distance300 km Durée3 j VéhiculeToyota Land Cruiser 76 — 4×4 imposé par la police à Birkat al-Mouz Timecode[ 06 : 12 : 00 — 06 : 24 : 00 ] TournageFévrier MMXXVI BobineBOBINE IX

Voix off — Ouverture du plan

« Il y a sur le Jebel Akhdar une odeur de rose qu’aucune photo ne retient — c’est ce qu’on appelle un privilège. »

Terrasses de rosiers en gradin sur flanc de montagne au lever du jour, ombre bleue dans les combes, feuilles vert sombre et fleurs pâles, Saiq plateau du Jebel Akhdar, 2 800 m d'altitude

Il faut entendre la phrase d’Oman correctement : al-jabal al-akhdar, « la montagne verte ». Le mot verte n’est pas une licence poétique — c’est une description exacte, qui ne prend sens qu’à 2 500 mètres d’altitude, quand les terrasses de rosiers se mettent à courir sur les flancs et que l’air, soudain, cesse de sentir le sable pour sentir autre chose. Nous sommes partis de Nizwa à sept heures du matin, un Land Cruiser 76 plein d’essence et trois litres d’eau par personne sur la banquette arrière, avec l’intention de faire les deux montagnes en trois jours : Jebel Akhdar d’abord, Jebel Shams ensuite, puis retour à Nizwa par la Route 32 pour dormir. C’est l’itinéraire le plus dense de la Bobine IX.

Montée au Jebel Akhdar — le contrôle de Birkat al-Mouz

On monte au Jebel Akhdar par une seule route : la Route 32, puis un embranchement peu signalé à Birkat al-Mouz qui devient la Route 34. À l’entrée de cette dernière, à la sortie du village, il y a un poste de la Royal Oman Police. Ce n’est pas un poste honoraire : c’est un vrai contrôle, qui refuse l’accès à tout véhicule qui n’est pas un 4×4 en bon état avec quatre roues motrices engagées. Le policier demande la carte grise, vérifie qu’il s’agit d’un vrai 4×4 (pas d’un SUV à deux roues motrices), contrôle les pneus à l’œil, et fait un signe de tête. Nous avons passé le contrôle en six minutes. Deux touristes allemands dans une Pajero de location ont été refoulés devant nous parce qu’il leur manquait le certificat d’assurance spécifique montagne.

Nous le disons sans ironie : c’est une bonne règle. La Route 34 grimpe de 600 mètres à 2 000 mètres en dix-sept kilomètres, avec des pentes à quinze et seize pour cent, des lacets qui reviennent sur eux-mêmes, des murs de roche qui coupent la visibilité, et, sur plusieurs tronçons, aucun garde-fou du côté du vide. La police omanaise a vu trop de sédans repartir sur le dos avant de comprendre qu’il fallait l’interdire. Le Land Cruiser 76, lui, monte en deuxième rapport longue, moteur à 2 500 tours, sans forcer. On arrive au plateau de Saiq après vingt-cinq minutes de montée, une gorgée d’eau, et une pointe de vertige bienvenue.

Route en lacets serrés montant vers le plateau de Saiq, barrière blanche de sécurité, virage serré à 15%, falaise à droite, vue plongeante sur la vallée, Jebel Akhdar

Terrasses et roses

Le plateau de Saiq culmine à 2 980 mètres. C’est, pour un Français qui connaît la Provence, une surprise : on y trouve des noyers, des grenadiers, des abricotiers en fleurs (en février), des amandiers, et surtout des terrasses de rosiersRosa damascena, la rose de Damas, qui pousse ici depuis des siècles et dont on distille en avril une eau de rose qui part en bouteilles vers toute la péninsule arabique. La récolte a lieu en mars-avril ; en février, les plants sont encore nus, mais l’odeur de l’année précédente tient dans les murs de pierre sèche qui soutiennent les terrasses. Nous sommes passés par les villages d’Al Ain, Ash Shirayjah et Al Aqar, où un vieux distillateur nous a fait goûter trois eaux de rose différentes — celle de printemps, celle d’arrière-saison, et celle de deuxième extraction. Il faut savoir qu’on n’achète pas de bouteille dans la première maison qu’on rencontre ; on achète dans la troisième, après avoir goûté.

La rose de Damas sur le Jebel Akhdar n’a pas son équivalent ailleurs dans la péninsule. L’altitude fait que l’huile essentielle se concentre plus haut que sur les roses de plaine.

Nous avons dormi une nuit à l’Alila Jabal Akhdar, le seul hôtel haut de gamme du plateau, posé au bord d’une falaise de 500 mètres qui donne sur la vallée. C’est l’une des rares adresses omanaises que nous citons dans ce carnet par son nom, parce qu’elle mérite qu’on en parle : l’architecture est en pierre locale, les chambres ouvrent sur le vide, et la cuisine sait faire une salade de grenade au cœur d’hiver qu’on n’oublie pas. Comptez 210 à 350 rials la nuit selon la saison. Ce n’est pas donné. Mais c’est la seule nuit du Plan 03 où l’on se réveille à 2 800 mètres avec des rosiers sous les fenêtres.

Jebel Shams — le grand canyon d’Arabie

Le lendemain, nous avons redescendu la Route 34, repris la Route 32 vers l’ouest par Bahla, puis bifurqué sur la Route 21 qui monte vers le Jebel Shams — « la montagne du soleil », 3 009 mètres, point culminant d’Oman. Contrairement au Jebel Akhdar, il n’y a pas de contrôle de police à l’entrée, mais les vingt-cinq derniers kilomètres sont en piste graveleuse — large, bien entretenue, mais en piste quand même. Une compacte passe en théorie ; en pratique, on arrive là-haut avec les suspensions qui grincent et les amortisseurs qui fatiguent. Le 4×4 reste la bonne formule.

Ce qu’on vient chercher au Jebel Shams ne se photographie pas. C’est le grand canyon d’Al Nakhr, une entaille verticale de 1 000 mètres de profondeur dans la montagne, qu’on appelle parfois « le grand canyon d’Arabie » et qui tient, à bien des égards, la comparaison avec son cousin américain. On arrive sur le bord de la falaise par un sentier balisé qui part du parking du Jebel Shams Resort, et l’on s’approche du vide sans y croire. Puis on y croit. Puis on recule d’un pas. C’est une affaire de vertige honnête, pas d’émotion ; le gouffre est trop grand pour susciter un sentiment, il ne fait que réorganiser les proportions du visible. Nous sommes restés quarante minutes au bord, sans parler, jusqu’à ce que le soleil se cale dans l’axe de la faille et transforme la roche grise en un rouge cuivré qui ne dure que dix minutes par jour.

Falaise à pic du Grand Canyon de Jebel Shams, aplomb vertical de mille mètres, gouffre d'Al Nakhr au fond, lumière de fin d'après-midi rougeoyante sur la roche, vide spectaculaire

Il existe un sentier de randonnée qui longe la falaise — le W6, Balcony Walk — qui se fait en trois heures aller-retour, sans difficulté technique mais avec un vide permanent à main droite. Ce n’est pas pour tout le monde. Nous l’avons fait jusqu’au village abandonné de Sap Bani Khamis, accroché à une vire de la falaise comme un nid, et nous sommes rentrés au campement avant la nuit. Il y a sur place deux petits hôtels — le Jebel Shams Resort et le Sama Heights Resort — tous deux simples, propres, à 60-90 rials la nuit, avec dîner inclus et une terrasse en pierre qui donne sur le canyon. Nous avons choisi Sama Heights. On y dort bien, à 1 900 mètres, avec le bruit du vent pour couverture.

Notes pratiques — hôtels, vertige, essence

Essence. Faire le plein à Nizwa impérativement, avant la montée. Il n’y a aucune station-service sur le Jebel Akhdar ni sur le Jebel Shams. La prochaine au retour est à Bahla ou à Al Hamra selon l’itinéraire. Compter 180 kilomètres d’autonomie minimum en sortie de Nizwa pour faire les deux montagnes et revenir sans stress.

Hôtels. Sur le Jebel Akhdar : Alila Jabal Akhdar (haut de gamme, 210-350 OMR), Anantara Al Jabal Al Akhdar (luxe, 280-450 OMR), ou des petites maisons d’hôtes à Al Aqar pour 40-70 OMR si l’on préfère la version simple. Sur le Jebel Shams : Jebel Shams Resort ou Sama Heights, 60-90 OMR, dîner inclus, pas de luxe mais une honnêteté qui remplace tout.

Vertige. Le Balcony Walk au Jebel Shams n’est pas une randonnée à prendre à la légère si l’on a peur du vide. Le sentier passe à moins d’un mètre de la falaise sur certains tronçons, sans garde-fou. Les enfants de moins de douze ans n’y ont pas leur place. Emporter un litre d’eau par personne et un coupe-vent ; à 2 000 mètres en février, la température peut tomber à cinq degrés au coucher du soleil.

Saison. Novembre à mars pour la lumière et les nuits fraîches. Avril pour la récolte des roses sur le Saiq plateau (mais les hôtels sont pleins, réserver deux mois à l’avance). L’été est inconduisible sur les deux montagnes — chaleur, orages, pistes glissantes.

Rythme. Trois jours au minimum : une nuit sur Jebel Akhdar, une sur Jebel Shams, une de transition à Nizwa pour enchaîner sur le Plan 06 et les villages de l’intérieur. On peut coupler ce Plan 03 avec le Plan 02 sur Wahiba Sands pour faire un triptyque désert-montagne-désert de six ou sept jours — c’est, à notre avis, le meilleur résumé possible d’Oman en moins de dix jours. Ceux qui connaissent déjà La Réunion trouveront au Jebel Akhdar une cousine lointaine : notre Route des cirques — Cilaos, Salazie, Mafate raconte le même vertige avec de l’eau en plus.

— Fin du Plan 03. Le canyon de Jebel Shams tient en un seul regard qui ne tient pas debout.

— Fin du Plan 03. Le canyon de Jebel Shams tient en un seul regard qui ne tient pas debout.