Plan 02 · BOBINE II · La Réunion

LES CIRQUES

Cilaos · Salazie · Mafate
[ 00 : 54 : 00 — 01 : 08 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« On a compté deux cent treize virages avant d'arrêter — la route de Cilaos n'est pas une route, c'est un escalier déguisé. »

Distance150 km Durée2 j VéhiculeCompacte — pas d'auto trop longue Timecode[ 00 : 54 : 00 — 01 : 08 : 00 ] TournageOctobre MMXXV BobineBOBINE II

Virage serré dans la brume, glissière blanche

§ 1 — Voix off

« On a compté deux cent treize virages avant d’arrêter — la route de Cilaos n’est pas une route, c’est un escalier déguisé. »

Il y a trois cirques à la Réunion. Ce sont les trois dépressions géantes creusées dans les flancs du Piton des Neiges (3 070 m), trois gouffres de dix kilomètres de diamètre qui contiennent chacun leur microclimat, leur population, leur façon de parler créole et, accessoirement, leur histoire. Cilaos au sud, Salazie à l’est, Mafate à l’ouest. Deux sont reliés au reste du monde par une route ; le troisième non, et c’est ce qui le rend irremplaçable.

Ce Plan 02 se veut un plan honnête. Nous n’allons pas vous raconter Mafate comme si nous y étions allés en voiture, parce que c’est impossible. Nous allons vous dire comment se comportent, sur le bitume et dans la brume, la N5 vers Cilaos et la D48 vers Hell-Bourg — et pourquoi il faut prévoir plus de temps qu’on ne pense. Deux jours pour les deux cirques accessibles, c’est un minimum ; trois si vous voulez dormir en altitude, ce que nous recommandons.

§ 2 — La route de Cilaos — 400 virages, la vérité

Le chiffre tourne sur toutes les cartes postales : « la route aux 400 virages ». La marie de Cilaos l’a gravé dans le marbre. C’est un bon chiffre, mais il est un peu généreux. Nous avons compté — sérieusement, avec un bloc-notes sur le tableau de bord — et nous sommes arrivés à deux cent treize virages à partir de la RN1, à l’entrée du pont de l’Étang-du-Gol, jusqu’à Cilaos village. Peut-être que les quatre cents comptent les lacets des routes annexes, ou les petits décrochés à l’intérieur des virages. Peu importe : ce qu’il faut retenir, c’est que cette route est la plus spectaculaire et la plus éprouvante de l’île.

La N5 décolle doucement sur les premiers kilomètres, longeant le lit sec de la rivière Saint-Étienne. Puis, à hauteur d’Ilet-à-Cordes, elle rentre dans le cirque par une gorge étroite et se met à monter en spirale. De 200 mètres à 1 200 mètres d’altitude en vingt-quatre kilomètres — c’est moins violent que le Maïdo mais beaucoup plus long. Il faut compter 1 h 30 pour rejoindre Cilaos village depuis la côte, sans arrêter. Avec arrêts (et il faut s’arrêter, au moins deux fois, pour les points de vue sur le Bras de Cilaos), compter 2 h 30.

Ce qu’il faut savoir avant d’y monter :

  • La route est étroite, souvent à une voie en alternance dans les passages les plus durs, avec des ponts-tunnels creusés dans la roche. Un car scolaire descend : vous reculez. Cela arrive plusieurs fois par trajet. On accepte ou on ne monte pas.
  • Les camping-cars et voitures de plus de 4,50 mètres sont à éviter. Ce n’est pas une recommandation du guide Michelin, c’est une réalité de garde-corps.
  • En saison humide (décembre à avril), des chutes de pierres ferment régulièrement la route. Vérifier l’état sur le site de la préfecture le matin même.
  • On ne double pas. Jamais. Les quelques lignes blanches pointillées sont des erreurs de peinture.

Une observation personnelle : au 157ᵉ virage, à peu près, il y a un petit oratoire en tôle bleue, sur la gauche en montant, planté dans le talus. Personne ne le mentionne. C’est un détail qui nous est resté, parce qu’il disait toute la relation de ces routes avec ce qu’on y fait : on y prie par prudence, même quand on n’est pas croyant.

Le village de Cilaos lui-même mérite la montée. Il tient à 1 200 mètres dans le fond du cirque comme un décor de Savoie, avec des toits en tôle rouge et des cases créoles à varangues. On y boit un vin de Cilaos — il existe, il n’est pas terrible, mais il est honnête — et on mange des lentilles de Cilaos, qui sont une vraie AOP locale. Pour dormir, privilégier une case créole plutôt qu’un hôtel de bord de route. Les nuits sont fraîches : en octobre, nous avons eu 11 °C au réveil. Prendre une polaire même en été.

« Deux cent treize virages, et aucun n’était pareil aux autres. On finit par comprendre que ce n’est pas une route — c’est un serpent qui aurait avalé une montagne. »

— Notes de route, Cilaos, 11 h 45

§ 3 — Salazie et Hell-Bourg

Hell-Bourg, case créole à ferronnerie

Le cirque de Salazie est l’opposé de Cilaos en presque tout. Il est humide — on y compte 4 000 mm de pluie par an contre 1 600 à Cilaos — donc vert. C’est le plus accessible des trois cirques : on y entre par la RN2 puis la D48, depuis Saint-André sur la côte est, en une heure quinze environ, sans forcer. La route suit la rivière du Mât, serpente entre les cascades (dont celle du Voile de la Mariée, qui déverse plusieurs centaines de mètres à flanc de falaise), et finit à Hell-Bourg à 950 mètres d’altitude.

Hell-Bourg a été classé parmi les « plus beaux villages de France » — une distinction qu’on peut discuter mais qui, ici, tient la route. C’est un village de cases créoles entretenues comme on entretient des meubles : ferronneries repeintes, toits en tôle ondulée orangés, jardins de crotons et de bégonias. On y vient pour la promenade architecturale — une heure suffit — et pour déjeuner. La table d’hôtes est ici la forme de restauration par défaut ; nous avons mangé un carry poulet coco au-dessus d’une varangue qui donnait sur un jardin où une vieille dame trempait des pimentes dans un bocal. Observation personnelle : elle nous a demandé si nous étions de Metz, sans raison apparente. Nous ne sommes pas de Metz.

Les bains chauds de Hell-Bourg — oui, il y a des sources chaudes — ne sont plus en activité depuis 1948. Les thermes sont à l’abandon en contrebas du village, dans la forêt, et se visitent en quinze minutes de marche. C’est une ruine mélancolique où la végétation a gagné. C’est l’une des plus belles séquences muettes qu’on ait filmées sur l’île. Si vous ne devez faire qu’un arrêt dans Salazie, que ce soit celui-là.

Route, piste, temps : la D48 est une route correcte, beaucoup plus large que la N5 de Cilaos, sans sections en alternance. Une compacte passe partout sans problème. Compter 2 h aller-retour depuis la RN2, hors visites. Avec une matinée à Hell-Bourg et le détour par les thermes, prévoir une demi-journée complète.

§ 4 — Mafate — pourquoi on n’y va pas en voiture

Il faut dire Mafate comme il est : le seul des trois cirques qui n’a pas de route. Aucune. Zéro. Aucune piste praticable, aucun passage pour un 4×4, aucun accès motorisé sauf l’hélicoptère qui ravitaille les îlets deux fois par semaine. Si vous voulez voir Mafate, vous y allez à pied (minimum une journée de marche par le col du Taïbit ou par Aurère), ou bien vous le regardez depuis le belvédère du Maïdo (décrit dans le Plan 01, § Jour 2-3).

Nous, sur ce Plan 02, nous ne l’avons pas fait — ce n’est pas un site de randonnée, c’est un site de road trip. Mais nous tenons à ce que le cirque figure dans la Bobine II, parce qu’il cadre les deux autres. Cilaos est théâtral, Salazie est domestique, Mafate est hors du monde. Il est habité par moins de 900 personnes dans une douzaine d’îlets, tous accessibles uniquement par les sentiers. C’est un des rares endroits en France — en France, pas en territoire d’outre-mer au sens administratif mais bien en France — où l’on vit sans route, sans voiture, sans électricité pour certains îlets. C’est un fait qu’il faut connaître, même si on ne le vit pas.

Notre recommandation : regarder Mafate depuis le Maïdo à l’aube, le laisser gagner, et passer son chemin. Revenir un jour à pied. L’île ne se donne jamais tout entière à la première visite — c’est une qualité.

§ 5 — Notes pratiques

Carburant. Faire le plein avant de monter, que ce soit à Cilaos ou à Salazie. La station-service de Cilaos existe (en haut du village) mais fermait à 18 h lors de notre passage, et les prix y sont logiquement plus élevés. À Hell-Bourg, rien — la station la plus proche est à Salazie-village, huit kilomètres plus bas.

Brume. Les cirques se voilent l’après-midi. Systématiquement. La brume monte des côtes vers 11 h à Salazie, vers 13 h à Cilaos. Pour photographier les cases et les points de vue : y être avant 10 h. Après midi, on marche à vue, on ne photographie plus rien d’intéressant, et on conduit très prudemment dans la purée de pois.

Conduite en descente. Les freins chauffent en dix minutes sur la route de Cilaos. Rétrograder en 2ᵉ ou en 3ᵉ dès le haut, utiliser le frein moteur, laisser refroidir à chaque arrêt. Une voiture au frein surchauffé met vingt minutes à retrouver son mordant. Si ça vous arrive : s’arrêter sur un replat à l’ombre, ouvrir la fenêtre, ne pas toucher au frein à main (disque chaud + serrage = disque voilé).

Durée recommandée. Deux jours minimum : un pour Cilaos (avec nuit sur place), un pour Salazie (visite et retour à la côte). Trois jours si vous voulez randonner, mais là on sort du périmètre de ce plan. Sur les 720 km totaux de la Bobine II, ces deux cirques représentent environ 150 km mais 2 journées entières — le ratio temps/distance est ici le plus déséquilibré de tout le road trip réunionnais.

Assurance. Relire la franchise. Un frottement sur le mur de pierre d’un virage de Cilaos n’a rien d’exceptionnel ; nous en avons croisé trois le même matin, dont deux tenus par des conducteurs manifestement pas débutants. La carrosserie des compactes ne fait pas le poids contre le basalte.

Règle non écrite : si vous croisez un véhicule plus gros que le vôtre, vous reculez. Toujours. Cela n’est marqué nulle part. Les Réunionnais le savent, les visiteurs l’apprennent dans les dix premières minutes.


Pour le dialogue avec les surfaces minérales et les routes qui n’admettent aucune improvisation, lire notre carnet « conduire dans le désert ». Les réflexes entre virages de Cilaos et pistes d’Oman ne sont pas les mêmes, mais l’état d’esprit — lenteur, lecture de la route, respect du temps que l’on met — est exactement identique. Pour enchaîner avec le troisième plan de la Bobine II, le volcan et le sud sauvage vous attendent à l’aube. Retour au cadre général dans le tour de l’île en cinq jours.

— Fin du Plan 02. Mafate reste pour une autre fois, à pied.

— Fin du Plan 02. Mafate reste pour une autre fois, à pied.