
§ 1 — Voix off
« Partir faire le tour de La Réunion, c’est accepter que l’île gagne à chaque étape — qu’elle impose ses pluies, ses nuages, ses silences. »
Nous sommes partis de Saint-Denis un mardi matin d’octobre, la voiture encore pleine du parfum du plastique neuf que les loueurs du Chaudron laissent trainer dans leurs compactes. Trois cent soixante kilomètres nous séparaient de Saint-Denis — c’est-à-dire de nulle part, puisque nous allions y revenir. La RN1 commence juste là, à la Possession, et la première chose qu’on remarque en sortant du tunnel, c’est que l’île, à cet endroit, plonge brutalement dans la mer. Il n’y a pas de littoral doux. La nouvelle route, la NRL, court sur pilotis au-dessus des vagues pour éviter les éboulements. Sur cette séquence, la caméra tient trois secondes de trop sur le bleu — c’est un bleu qui n’a pas de nom sur le nuancier, quelque part entre l’encre et le cobalt.
Nous avions cinq jours pour boucler l’île. Cela tient, à condition d’accepter deux règles : ne pas vouloir tout voir, et ne pas vouloir rouler la nuit. La route de montagne ici ne pardonne pas la fatigue, et la pluie qui tombe sur les versants est 22000 Volts : elle transforme une N3 anodine en toboggan en trois minutes. Nous avons roulé tous les matins avant neuf heures, et tous les soirs avant dix-sept heures. Ce n’est pas une suggestion — c’est la seule manière de garder le volant et le plaisir.
§ 2 — Jour 1 — Saint-Denis → Saint-Gilles
Distance : 45 km · Temps : 1 h — sur le papier. Compter le double avec une halte pour le café et une autre pour le premier regard sur la mer. La RN1 quitte Saint-Denis par l’ouest, longe la Possession, puis file le long de la côte sous le vent en direction de Saint-Paul. Le soleil se lève derrière vous, il tape sur le pare-brise, la voiture sent le carton d’emballage.
À Saint-Paul, nous avons fait un détour de vingt minutes par le cimetière marin. Pas pour voir la tombe du pirate Olivier Le Vasseur (elle est là, mais elle ne raconte rien), plutôt pour la lumière rasante de neuf heures sur les croix blanches et les hibiscus. C’est une halte que les guides ne mentionnent pas — raison suffisante.
Saint-Gilles-les-Bains est l’étape logique pour dormir la première nuit. La ville est touristique, on ne va pas prétendre le contraire ; mais le lagon qui court de l’Ermitage à la Saline-les-Bains est un vrai lagon, protégé par une barrière de corail, et il s’anime à six heures du matin d’une façon qu’aucune carte postale ne rend correctement. Nous dormons à l’Ermitage plutôt qu’à Saint-Gilles centre — c’est cinq kilomètres plus au sud, c’est plus calme, et la mer y est juste derrière la rangée de filaos.
Table du soir : nous ne donnons pas de nom, mais l’adresse à retenir est un restaurant de poisson sans enseigne à la Saline-les-Bains, sur la route qui longe les filaos. Carry de bichiques en saison, rougaille saucisses le reste de l’année. On y mange avec les pêcheurs de Saint-Gilles qui ne vont jamais à Saint-Gilles. Une observation personnelle : le patron refuse de vous servir une bouteille d’eau minérale si vous n’avez pas pris un rhum arrangé avant. C’est une règle non écrite, il faut la respecter.
§ 3 — Jour 2-3 — Ouest et Maïdo

Distance : 90 km sur deux jours · Temps cumulé : 3 h de volant pur — mais il s’agit d’une des portions où l’écart entre temps de roulage et temps de journée est le plus fort. On avance lentement, on s’arrête souvent.
Le Jour 2 monte au Maïdo. De Saint-Gilles, la route D6 grimpe en lacets de 0 à 2 205 mètres d’altitude en un peu moins de trente kilomètres. C’est la moyenne la plus violente de l’île. Nous partons à cinq heures du matin — c’est une contrainte absolue. Passé neuf heures, les alizés poussent les nuages contre le flanc ouest du cirque de Mafate et le belvédère devient un mur de coton.
À l’arrivée, à 2 205 mètres, le cirque de Mafate s’ouvre à vos pieds en un gouffre de mille mètres, rempli de pitons, d’îlets, de cassures de basalte. Nous sommes restés une heure en silence. La caméra mentale garde surtout le vide sonore — aucun moteur, aucun chien, aucune radio. Le vent, et c’est tout.
Redescente prudente : les freins chauffent vite, il faut rétrograder. Nous laissons la voiture se réchauffer en troisième, puis en seconde dans les lacets les plus serrés. Déjeuner à Saint-Paul au marché couvert le jeudi — pour la qualité des samoussas et des gâteaux-piment, achetés à la pièce comme dans une école primaire.
Jour 3 : nous prenons la direction du sud par la RN1, qui longe la côte ouest jusqu’à Saint-Pierre. C’est une route large, bien tenue, où l’on peut enfin rouler à 90 km/h sans culpabiliser — la chose est rare ici. Halte à l’Étang-Salé pour la plage noire, puis à Saint-Louis pour la sucrerie du Gol (visite de l’extérieur suffisante). Nous dormons à Saint-Pierre — la ville a une âme créole plus marquée que Saint-Denis, des maisons basses à varangue, un boulevard en front de mer qui s’anime le soir. Dîner sur le port. Le thon blanc est pêché le matin même.
JEAN-MARC · V.O.
« Vous savez pourquoi on ne dit pas “faire le tour de l’île” ici ? Parce que l’île, elle, nous fait tourner. On pense la mener, et c’est elle qui décide où on dort. »
C’est le patron d’un café de Saint-Pierre, un matin, devant un gato piment. Nous avons repris la phrase telle quelle.
§ 4 — Jour 4 — Volcan et sud sauvage

Distance : 120 km · Temps : 4-5 h de volant, journée entière — c’est la journée la plus dense du tour. Nous la détaillons en profondeur dans le Plan 03 — Volcan et sud sauvage. Pour le tour de l’île, voici la version ramassée.
Départ de Saint-Pierre à 5 h 30. La route RN3 grimpe vers la Plaine des Cafres, puis bifurque à Bourg-Murat sur la route forestière du Volcan — 28 kilomètres de lacets jusqu’au Pas de Bellecombe à 2 360 mètres. Vous y arrivez à 7 h 30, avant les cars, et vous avez une heure de lumière rasante sur l’Enclos Fouqué avant que la brume ne remonte. C’est non négociable : plus tard, vous ne verrez rien.
Redescente par la même route — il n’y en a qu’une — puis reprise de la RN2 à Saint-Joseph. À partir de là, on entre dans le sud sauvage. La côte change brutalement : fini les plages de lagon, place aux falaises noires, aux coulées de lave qui traversent la route sur des kilomètres, aux ravines qui se jettent dans la mer sans prévenir. On passe par Saint-Philippe, Grand-Anse, Saint-Rose. À Sainte-Rose, l’église de Piton-Sainte-Rose mérite un arrêt de sept minutes : la coulée de 1977 s’est arrêtée à deux mètres du porche, littéralement. On a laissé le bâtiment intact et la lave autour. Dans le film, c’est la séquence que nous appelons « la mémoire longue ».
Nuit à Saint-Benoît ou à Sainte-Rose selon l’humeur. Les deux villes sont discrètes, sans prétention touristique — c’est précisément leur qualité.
§ 5 — Jour 5 — Côte est et retour
Distance : 85 km · Temps : 2 h avec deux arrêts — c’est le jour de décompression.
La RN2 remonte la côte au vent vers le nord : Bras-Panon, Saint-André, Salazie (qu’on laisse pour le Plan 02), Sainte-Suzanne, Sainte-Marie, et retour à Saint-Denis. C’est la partie la plus pluvieuse de l’île — quarante pour cent de nos kilomètres se font sous essuie-glaces. Ce n’est pas grave : c’est justement l’ambiance qu’il fallait pour clore la boucle.
Nous faisons deux arrêts importants. Le premier est à Bras-Panon, pour la coopérative de vanille — c’est un achat, pas une visite, mais il donne à la voiture son odeur définitive jusqu’à la fin du voyage. Le second est à la cascade Niagara à Sainte-Suzanne, accessible en trois minutes de marche depuis la route. Elle n’est pas spectaculaire en saison sèche, mais elle a cette qualité étrange d’être toujours à la même place, entre deux champs de canne, alors que tout autour change.
Retour à Saint-Denis en fin de matinée. La boucle est fermée. La voiture est plus sale qu’au départ, les kilomètres sont tous dans l’ordinateur de bord (358 exactement chez nous), et on est un peu moins pressé que la veille.
§ 6 — Notes pratiques
Voiture. Une compacte suffit pour ce tour, sans hésitation. Les routes sont bitumées partout. Un SUV est seulement utile si vous ajoutez une piste du type route forestière du Maïdo après la pluie — mais la D6 elle-même est goudronnée jusqu’en haut. Nous conseillons d’éviter les voitures trop longues (plus de 4,50 m) pour les virages de cirques, abordés dans le Plan 02.
Carburant. Stations-service partout le long de la côte. Dans les cirques et à la Plaine des Cafres, c’est moins évident : faites le plein avant de monter. Le gazole est autour de 1,75 € le litre en octobre 2025, l’essence autour de 1,85 €. Budget carburant pour le tour complet : 60 à 75 € avec une compacte diesel.
Horaires. L’île se lève tôt et se couche tôt. Les restaurants prennent les dernières commandes à 21 h 30. Les musées ferment à 17 h. Les stations-service des petites villes peuvent fermer à 19 h. Tout est plus tôt qu’en métropole — c’est à la fois une gêne et un cadeau.
Météo. La règle est simple : la côte ouest est sèche, la côte est est mouillée, les hauts sont dans les nuages l’après-midi. On organise donc les hauteurs (Maïdo, Volcan, Cirques) le matin, et les bords de mer l’après-midi. Ceux qui l’ignorent perdent trois journées sur cinq.
Assurance et franchise. La franchise est souvent élevée (900 à 1 500 €). Lire le contrat avant de signer ; la rachat de franchise vaut la peine dès que l’itinéraire entre dans les cirques. Les petites frottures sur un muret de Cilaos ne sont pas si rares.
Dormir. Plutôt des chambres d’hôtes que des hôtels standardisés — la Réunion a une vraie tradition de « cases » et de tables d’hôtes qui fait toute la différence. Nous ne donnons pas de noms, mais cherchez les maisons de famille transformées, pas les enseignes internationales.
Le tour de l’île donne le cadre. Les trois cirques lui donnent la profondeur. Le volcan lui donne le feu. Pour ceux qui enchaînent avec la Bobine I, le tour de Maurice en quatre jours est la suite logique — deux îles, deux rythmes, un seul cap.
— Fin du Plan 01. Les nuages reprennent le volcan.