Plan 03 · BOBINE II · La Réunion

LE VOLCAN

et le sud sauvage
[ 01 : 08 : 00 — 01 : 18 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« La route du volcan se mérite à six heures du matin — plus tard, on ne voit que la brume des autres voitures. »

Distance180 km Durée1 j VéhiculeCompacte Timecode[ 01 : 08 : 00 — 01 : 18 : 00 ] TournageOctobre MMXXV BobineBOBINE II

Plaine des sables, surface lunaire

§ 1 — Voix off

« La route du volcan se mérite à six heures du matin — plus tard, on ne voit que la brume des autres voitures. »

Le Piton de la Fournaise est l’un des volcans les plus actifs au monde. Il entre en éruption tous les huit à dix mois en moyenne, recouvre ses propres coulées de nouvelles coulées, déplace ses propres sentiers. En octobre 2025, la dernière éruption datait de l’été et la route menant au Pas de Bellecombe avait été rouverte sept semaines plus tôt. Nous y sommes montés un matin où le ciel était parfaitement dégagé jusqu’à sept heures trente — puis la brume est arrivée par le sud-ouest, comme un train en retard, et a tout pris. Ce plan raconte cette fenêtre, et ce qu’il faut faire pour l’attraper.

C’est le plan le plus court de la Bobine II — 180 kilomètres, une seule journée — mais c’est probablement le plus dense. On y voit trois paysages qui n’ont rien en commun : la Plaine des sables, qui ressemble à une zone lunaire grise et froide ; l’Enclos Fouqué, qui est le cratère actif ; et la côte sud sauvage, qui est l’inverse — tropicale, humide, noire de lave récente et verte de lianes. Pour conduire, pour voir, pour photographier : réveil à cinq heures. Il n’y a pas d’autre solution.

§ 2 — La route du volcan, avant le lever du jour

Départ de Bourg-Murat (Plaine des Cafres) à 5 h 45. C’est là qu’il faut dormir la veille — une chambre d’hôtes, un gîte, n’importe quoi qui vous mette à vingt-cinq minutes de la route forestière. Dormir à Saint-Pierre vous coûte 45 minutes supplémentaires, que vous prendrez sur votre fenêtre de lumière. Ce n’est pas une option.

La route forestière du Volcan est une D3 étroite mais bitumée, 28 kilomètres de montée régulière jusqu’au parking du Pas de Bellecombe à 2 360 mètres. Elle traverse trois étages de végétation en vingt minutes : d’abord les prairies d’altitude, ensuite les forêts d’acacias rabougris et de bruyères arborescentes (cette essence locale si particulière), puis la zone où plus rien ne pousse, où le sol devient gris, roux, puis noir. C’est la Plaine des sables.

À 6 h 30, nous étions sur la Plaine. La lumière rasante du lever du jour donne aux scories une couleur d’ocre qui n’existe plus une heure après. La route y est droite sur cinq kilomètres — une des rares sections droites de la Réunion entière — et elle traverse un paysage qui ressemble très sérieusement à la surface de Mars. Les équipes du Jet Propulsion Laboratory sont d’ailleurs venues y tester des prototypes de rover. Sur cette séquence, la caméra ne cadre plus rien de familier : pas d’arbre, pas de construction, pas de relief humain. Seulement une piste noire, des scories rouges, et le ciel qui se teinte.

Conduite sur la Plaine des sables. La route est bitumée jusqu’au parking, mais elle traverse une zone basse où l’eau peut stagner après la pluie — en cas d’averse récente, on trouve des flaques boueuses longues de vingt mètres. Rouler à 30 km/h dans cette section, ne pas suivre de trop près le véhicule devant : les gravillons projetés rayent. Et surtout, ne jamais quitter le goudron pour se garer sur le bas-côté — la couche superficielle de scories est piégeuse, un 2 roues motrices s’enlise en trois minutes.

Nous avons atteint le Pas de Bellecombe à 7 h 12. Il y avait déjà six voitures. À 8 h 15, il y en avait quarante. À 9 h 30, quand nous sommes redescendus, la brume montait par le sud et les derniers arrivants n’ont vu que du blanc. Voilà la fenêtre : une heure et demie, peut-être deux si on est chanceux. C’est pour cela qu’on se lève à cinq heures.

§ 3 — Pas de Bellecombe — ce qu’on voit, ce qu’on ne voit pas

Au Pas de Bellecombe, on se gare (gratuit, une centaine de places, toilettes sèches), on traverse cent mètres de scories, et on arrive au rebord de l’Enclos Fouqué — une caldeira de 8 kilomètres de diamètre, profonde de 300 mètres par endroits, au fond de laquelle se dresse le cône actif du Piton central, 2 632 mètres d’altitude.

Ce qu’on voit, par beau temps : le cône lui-même, très noir, très jeune, très récent ; les coulées successives qui couvrent le plancher de l’Enclos de vagues figées de plusieurs mètres d’épaisseur ; l’horizon maritime au sud-est, car l’Enclos est ouvert vers la mer — les dernières coulées importantes ont rejoint l’océan par les Grandes Pentes, à Sainte-Rose. Par temps exceptionnel, on devine les Grandes Pentes. Par temps ordinaire, on les imagine.

Ce qu’on ne voit pas : les fumerolles (sauf en période éruptive), l’intérieur du cratère terminal (accessible uniquement à pied, 5 heures aller-retour, interdit en période d’alerte), et — ironie du sort — rien du tout passé neuf heures du matin un jour sur deux.

Il est possible de descendre dans l’Enclos à pied par une sente taillée dans la paroi (escaliers métalliques), pour s’approcher du Formica Leo, un petit cône satellite de 30 mètres de haut qui sert de repère mignon aux randonneurs. Cela représente une demi-journée de marche aller-retour. Ce n’est pas dans le périmètre de notre plan — nous restons au rebord, comme des cinéastes qui cadrent mais ne descendent pas dans le plan. Observation personnelle : au rebord, il y a un vent permanent qui ramasse les particules de scories et les envoie dans les yeux. Des lunettes ne sont pas un luxe.

Redescente par la même route. On refait la Plaine des sables, mais dans l’autre sens la lumière a changé — elle est plus dure, moins ocre. C’est bien : cela donne deux photos différentes pour une seule route, ce qui est une forme d’efficacité.

« Sur la Plaine des sables à six heures trente, le silence a la couleur du sol. Il n’y a rien à entendre, rien à dire. On est au plus près du cadre muet d’un film qui n’aurait pas besoin de paroles. »

— Notes de route, Plaine des sables, 6 h 48

§ 4 — Redescente et sud sauvage

Coulée noire sur route côtière du sud

Retour à Bourg-Murat vers 10 h 15. De là, deux options pour rejoindre la côte sud : soit on repart vers l’ouest par la RN3 (direction Saint-Pierre), soit on coupe vers l’est par la RN3 puis la RN2 vers Saint-Joseph. Nous recommandons la seconde — elle est moins fréquentée, elle descend directement vers ce qu’on appelle ici le sud sauvage, et elle vous amène à l’un des tronçons les plus spectaculaires du tour de l’île sans détour inutile.

Le sud sauvage commence à peu près à Saint-Joseph et court jusqu’à Sainte-Rose, soit environ 55 kilomètres de RN2. C’est la seule portion de la Réunion où la route traverse directement des coulées de lave récentes. Les plus impressionnantes sont celles de 1986 et 2007, qui ont traversé la route entre le Tremblet et Saint-Philippe. Aujourd’hui, la RN2 passe sur une nouvelle chaussée construite à même les scories noires, bordée de lichens gris et de fougères de recolonisation. La végétation gagne vite sous les tropiques : vingt ans après une coulée, il y a déjà des pandanus qui poussent dans les fissures.

Arrêts obligatoires :

  1. Pointe de la Table, à l’est de Saint-Philippe. Une falaise de lave plongeant dans la mer, une des plus brutales de l’île. Dix minutes sur place suffisent. Le grondement des vagues contre les arches noires est un son qui reste.

  2. Anse des Cascades, accessible par une petite route descendante entre Saint-Philippe et Sainte-Rose. Une crique bordée de filaos, avec une véritable cascade qui tombe dans l’océan. On peut y déjeuner au camion-bar si on est raisonnable, ou simplement s’y asseoir.

  3. Notre-Dame des Laves, à Piton-Sainte-Rose. L’église dont nous avons parlé dans le Plan 01 : en 1977, la coulée du Piton de la Fournaise a descendu les Grandes Pentes, traversé le village, contourné l’église et s’est arrêtée contre le porche. On a laissé la paroisse debout et la lave figée autour. Entrer à l’intérieur prend cinq minutes et raconte quelque chose qu’aucun musée ne remplace. C’est, nous le répétons, notre séquence préférée sur ce plan.

Conduite sur le sud sauvage. La RN2 est bitumée, large, en bon état. Il n’y a pas de difficulté technique ici — seulement la vigilance classique sur une route qui traverse des zones humides tropicales. En cas d’averse, les fougères bordent la route et gouttent sur le pare-brise au point qu’on se croirait sous une serre qui fuit. L’humour local dit qu’il y a à Sainte-Rose trois cent soixante jours de pluie par an et cinq jours de très forte pluie. C’est une exagération — à peine.

§ 5 — Adresse choisie pour déjeuner à Saint-Philippe

Nous ne donnons pas de noms en général, mais pour le sud sauvage il faut faire une exception au niveau du principe — non pas en donnant l’enseigne, mais en donnant la méthode pour trouver.

À Saint-Philippe, sur le front de mer ou immédiatement en arrière de la RN2, cherchez une table d’hôtes (pas un restaurant) tenue par une famille qui fait son propre carry au feu de bois. Il y en a quatre ou cinq dans le village ; aucune n’a pignon sur rue. Les meilleures se réservent par téléphone la veille, et l’office de tourisme local vous donnera volontiers deux ou trois numéros si vous demandez « une vraie table créole, pas pour les touristes ». Prix à table : 22 à 28 € par personne pour entrée, carry au feu de bois, riz et grains (lentilles ou pois du Cap), rougail, un rhum arrangé digestif. On y mange comme chez des cousins.

Nous y avons commandé un carry poisson massalé — un massalé est un mélange d’épices réunionnais de souche indienne, avec du curcuma, des graines de coriandre et de fenugrec. Il fallait attendre quarante minutes pour que le poisson cuise au feu de bois. Ces quarante minutes ont été exactement ce qu’il fallait pour reposer nos yeux de la lumière blanche du volcan et de la lumière noire des coulées. Quand le plat est arrivé, nous étions redevenus de simples voyageurs, et non plus des gens pressés par une fenêtre météo.

Après le déjeuner : retour tranquille vers Saint-Pierre par la RN2 (1 h 15 environ), ou prolongement vers Saint-Benoît et la côte est pour qui enchaînerait avec le Jour 5 du tour de l’île. Nous avons fait le second choix — parce que nous étions dans cette fenêtre où la fatigue du lever de cinq heures se transforme en euphorie douce de mi-journée, et que nous ne voulions pas casser l’élan.

§ 6 — Notes pratiques

Réveil. 5 h du matin non négociable, pour viser le Pas de Bellecombe à 7 h 15 au plus tard. Plus tard, c’est l’assurance de voir du blanc.

Essence. Dernière station-service à Bourg-Murat en montant. En haut, rien. Au retour, rien non plus avant Saint-Pierre ou Saint-Joseph selon votre direction. Partir avec au moins demi-réservoir.

Vêtements. À 2 360 mètres en octobre, nous avions 7 °C au Pas de Bellecombe à 7 h du matin. Coupe-vent impératif, polaire sous le coupe-vent, chaussures fermées, chapeau ou casquette. Une heure plus tard, en redescendant à Saint-Philippe, il faisait 28 °C. La journée demande deux garde-robes.

Eau. Deux litres par personne minimum. Les fontaines sont rares en haut, inexistantes entre les arrêts. En cas de panne ou d’immobilisation (rare mais possible sur la Plaine des sables), c’est la première ressource qui manque.

Alerte volcanique. Avant de monter, vérifier le niveau d’alerte publié par l’Observatoire volcanologique du Piton de la Fournaise. En cas de phase éruptive, l’accès à l’Enclos est fermé — mais la route reste ouverte jusqu’au Pas de Bellecombe, et la vue sur le cône en activité peut être spectaculaire. Un panache visible, des fumerolles rouges la nuit. Nous n’avons pas eu cette chance en octobre, et nous nous consolons en nous disant que la fenêtre dégagée était elle-même un luxe.

Franchise et assurance. Sur ce plan spécifiquement, la route forestière est correcte mais la Plaine des sables expose la carrosserie aux projections — gravillons, lave concassée, vent latéral. Un pare-brise peut se rayer en cinq minutes. Le rachat de franchise est une économie de sérénité.

Durée réelle. Une journée comme nous la décrivons — volcan + sud sauvage + retour — fait 12 heures porte à porte en partant de Bourg-Murat (5 h 45) et en rentrant le soir à Saint-Pierre ou Saint-Benoît (vers 17 h 30). C’est long, c’est dense. On ne le fait pas deux jours de suite.


Pour le contraste absolu avec les routes d’altitude arides d’un autre continent, lire notre plan Jebel Akhdar et Jebel Shams dans la Bobine IX : deux massifs de haute altitude, deux façons de rouler sur des surfaces minérales, deux silences qui se ressemblent étrangement. Pour refermer la boucle réunionnaise, le tour de l’île en cinq jours reste la grille de lecture générale, et la route des cirques sa nuance intérieure.

— Fin du Plan 03. Fin de la Bobine II. La pellicule continue vers les Seychelles.

— Fin du Plan 03. Fin de la Bobine II. La pellicule continue vers les Seychelles.