Voix off — Ouverture du plan
« Nizwa sent le souk, l’argile et l’encens — dans cet ordre, et c’est rarement l’inverse. »

Nous avons commencé la Bobine I sur une plage de Maurice, un matin de février où la mer sentait la canne brûlée. Nous la terminons, vingt-et-un mille kilomètres plus loin, sur une place de terre battue, devant un fort rond d’argile qui tient debout depuis trois cent cinquante ans. Le film, au montage, ne finit pas sur Wahiba Sands — ce serait trop — ni sur le canyon de Jebel Shams — ce serait trop aussi. Il finit ici, à Nizwa, sur une boucle courte qui ne prétend à rien d’autre qu’à être vraie : deux cent soixante kilomètres en deux jours, quatre villages d’argile, un vieux fort, un souk aux chèvres, et une dernière route qui rentre vers Mascate à la tombée du jour. Nous avons choisi ce plan comme plan final parce qu’Oman, quand on le connaît un peu, se referme ici — au centre, dans l’intérieur, loin des dunes et des mers.
Nizwa — fort et souk
Nizwa est à cent soixante kilomètres au sud-ouest de Mascate par la Route 15, une deux fois deux voies excellente qui traverse les Hajar occidentaux par un défilé. Le trajet prend moins de deux heures. On arrive à Nizwa vers neuf heures du matin si l’on est parti de Mascate à sept, et l’on se gare au pied du fort dans un parking gratuit ombragé par trois vieux acacias. Le fort de Nizwa est le plus grand d’Oman — une forteresse circulaire de quarante mètres de diamètre, bâtie au XVIIᵉ siècle par l’imam Sultan bin Saif, avec des murs de quinze mètres d’épaisseur à la base et un système défensif qui comprenait, notamment, des trous versant de l’huile bouillante ou du miel chaud sur les assaillants — le choix dépendait de la saison. On visite le fort en une heure et demie (billet à 5 OMR), par un escalier intérieur qui mène à la plateforme supérieure. La vue, de là-haut, embrasse Nizwa, la palmeraie, les Hajar au fond. C’est une vue qui récompense la montée.
Juste à côté du fort, il y a le souk de Nizwa, qui est encore un vrai souk — pas une reconstitution pour touristes. On y vend du miel de sidr, des dattes de toutes les variétés, de l’encens boswellia (frankincense), des khanjars — les poignards courbes traditionnels que les hommes portent à la ceinture lors des cérémonies — et, le vendredi matin, des chèvres. Le marché aux chèvres du vendredi matin à Nizwa est l’une des scènes qu’il faut voir en Oman si l’on passe par là un jeudi soir : dès six heures du matin, les éleveurs arrivent avec leurs bêtes, les font défiler en cercle au milieu d’une foule d’acheteurs qui lèvent la main pour enchérir, et à huit heures tout est fini. Nous y sommes allés à six heures quarante-cinq. C’est rapide, intense, pas fait pour plaire — et c’est précisément ce qui en fait l’intérêt.
Nous avons acheté un demi-kilo de dattes khalas (celles qu’on considère comme les meilleures du sultanat) à trois rials, un petit morceau d’encens à deux rials, et un thé à la menthe à cinquante baisas. Nous sommes repartis vers Misfat par la Route 21.
Misfat al-Abriyeen et Al Hamra
Misfat al-Abriyeen est à quarante-cinq kilomètres à l’ouest de Nizwa, accrochée à la roche au pied du Jebel Shams. On y arrive par une petite route sinueuse qui grimpe lentement, et l’on se gare à l’entrée du village — les ruelles sont trop étroites pour un véhicule. Misfat est, comme son nom l’indique, un village de la tribu des Al-Abri, construit en pierre et en argile sur une pente vertigineuse, avec des terrasses irriguées par un système de falaj (canaux d’irrigation antiques) classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le falaj de Misfat fonctionne encore ; on entend l’eau couler sous les maisons, à travers les jardins de bananiers, de grenadiers et de palmiers-dattiers. On marche dans le village pendant une heure, en silence, parce que c’est un village habité et qu’on ne crie pas chez les gens.
Dix kilomètres plus loin, Al Hamra est un village plus grand, en partie abandonné, dont certaines maisons en terre datent du XVIIᵉ siècle. On y visite le Bait al-Safah, une maison musée qui montre comment on vivait dans une famille omanaise aisée il y a cent ans — la préparation du café à la cardamome, la cuisson du pain sur pierre, le moulin à grains actionné à la main. L’entrée coûte 3 OMR. C’est fait avec sobriété, sans chichi ; les femmes qui tiennent la maison sont de vraies habitantes, pas des figurantes. On goûte le café qu’elles préparent, on mange un morceau de pain chaud, et on ressort dans une ruelle qui sent l’argile chauffée au soleil.

Les villages d’argile d’Oman ne se visitent pas — ils s’écoutent. L’essentiel s’y passe sous les pieds : l’eau qui court dans le falaj, et la chaleur qui rentre dans les murs.
Bahla et son fort
Bahla est à trente kilomètres plus à l’ouest, et c’est le dernier arrêt du Plan 06 avant le retour à Mascate. La ville est connue pour deux choses : son fort — le Bahla Fort, classé à l’UNESCO en 1987, la plus ancienne forteresse d’Oman, construite avant le XIIIᵉ siècle — et ses potiers, qui travaillent l’argile locale selon une technique qui n’a presque pas changé depuis l’âge du bronze. Le fort a été restauré pendant trente ans (les travaux ont commencé en 1988 et se sont terminés en 2012), et la restauration a été faite avec les matériaux d’origine — argile, paille, bois de palmier — et pas avec du béton, comme cela arrive trop souvent ailleurs. Le résultat est impressionnant : une citadelle de terre qui tient debout sur douze hectares, avec des tours rondes, des remparts crénelés, et une enceinte extérieure de douze kilomètres de long qui faisait autrefois de Bahla un centre commercial majeur de la route de la soie terrestre.
Le fort se visite en une heure (billet à 5 OMR, fermé le samedi). Il n’y a presque personne en février à onze heures. Nous l’avons eu à peu près pour nous, et nous avons passé un long moment à regarder la façon dont l’argile a été lissée sur les tours extérieures par les mains des ouvriers — à la paume, pas à la truelle, comme on caresse un visage.
À la sortie de Bahla, la Route 21 remonte vers le nord-est, rejoint la Route 15, et nous a ramenés à Mascate en deux heures et demie. Le Land Cruiser avait parcouru, sur la Bobine IX entière, quatre mille deux cent soixante-trois kilomètres. Le plein de fin était fait. Nous avons rendu les clés au comptoir de Qurum à dix-huit heures, un vendredi, et le loueur nous a demandé si nous avions passé un bon séjour. Nous avons répondu oui. Il a hoché la tête sans rien ajouter.
Notes pratiques
Hébergement à Nizwa. Deux adresses honnêtes : l’Antique Inn Nizwa (petit hôtel de charme dans la vieille ville, 40-60 OMR) et le Golden Tulip Nizwa (plus grand, piscine, 70-100 OMR). Nous avons choisi l’Antique Inn. Les chambres ouvrent sur la cour intérieure, le petit-déjeuner est servi sous un figuier.
Marché aux chèvres du vendredi. Arrivée obligatoire avant six heures trente pour ne rien manquer. Pas de photos des femmes sans permission. Ne pas toucher les bêtes. Une tenue couvrante (manches longues, pantalon) est recommandée, par respect plus que par règle.
Ordre de visite. Nous conseillons l’ordre Nizwa (matin) → Misfat (midi) → Al Hamra (après-midi), puis nuit à Nizwa, et Bahla le lendemain matin. On peut aussi faire l’inverse, mais Nizwa au matin à l’ouverture du fort est la meilleure lumière pour la photographie.
Saison. Novembre à mars. De juin à septembre, les villages d’argile sont cuits à plus de quarante-cinq degrés ; le fort de Nizwa est inhabitable l’après-midi. Février, comme toujours sur cette bobine, est notre mois de référence.
Rythme. Deux jours et une nuit, pas moins. Ce plan se fait bien en trois jours si l’on veut rester une nuit à Misfat dans une des petites maisons d’hôtes (il y en a deux, ouvertes depuis peu, 30-50 OMR, réservation par WhatsApp).
Ce Plan 06 enchaîne parfaitement sur Jebel Akhdar et Jebel Shams — les deux montagnes se tiennent au-dessus des villages de l’intérieur, et l’on peut monter directement au Saiq plateau depuis Birkat al-Mouz, à vingt minutes de Nizwa. Il peut aussi se lire comme la première étape de la grande descente sur Mascate → Salalah par la côte, en passant par Adam le matin du troisième jour. Et pour qui voudra retrouver cette même sensation de terre rouge et de fortifications d’argile à l’autre bout de notre film, la Route des kasbahs marocaines — Ouarzazate, Dadès, Todra est la cousine occidentale de Nizwa. Deux bouts du grand arc, deux façons de bâtir en terre, deux films qui se répondent.
Et puis, voilà. Nous étions partis de Maurice en février il y a neuf bobines, avec une carte dépliée sur un capot tiède. Nous rendons les clés à Mascate un vendredi de février avec la même carte pliée dans la poche. Entre les deux, il y a eu vingt-et-un mille kilomètres, neuf pays, cinquante-cinq plans, des stations-service dont on ne retient plus les noms, une nuit dans les Wahiba où le silence avait une épaisseur, un lever de jour sur Jebel Shams qu’on n’a pas photographié, et un marché aux chèvres à Nizwa à sept heures du matin. Le cinéma n’a jamais eu l’ambition d’épuiser le monde, et un carnet de route non plus. Cap Soleil, ce film en neuf bobines, n’est pas un inventaire ; c’est une lettre longue écrite au volant. Nous la refermons ici.
— Fin du Plan 06. Fin de la Bobine IX. Fin du film. Le projecteur ralentit.