Plan Plan 01 · Bobine IV · Maroc

MARRAKECH → ESSAOUIRA

la route de l'amandier
[ 01 : 48 : 00 — 02 : 00 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Entre Marrakech et Essaouira, il y a exactement deux heures et demie où l'on peut croire qu'on a quitté un pays pour en retrouver un autre, plus vieux, plus sobre. »

Distance190 km Durée2 j VéhiculeCompacte Timecode[ 01 : 48 : 00 — 02 : 00 : 00 ] TournageMars MMXXV BobineBobine IV

Voix off — Ouverture du plan

« Entre Marrakech et Essaouira, il y a exactement deux heures et demie où l’on peut croire qu’on a quitté un pays pour en retrouver un autre, plus vieux, plus sobre. »

Plaine d'arganiers isolés au lever du jour entre Chichaoua et Ounagha, ombre géométrique longue sur la terre rouge

Nous sommes partis de Marrakech à sept heures du matin, dans l’heure où la ville est encore à elle-même — avant les klaxons, avant les autocars de Jemaa el-Fna, avant que les oliviers de la Ménara ne soient envahis par les photographes. La route de l’ouest s’appelle la N8, puis la R207 après Chichaoua, et nous l’avions choisie sur un conseil de Hicham, notre loueur : « Ne prenez pas l’autoroute, prenez les amandiers. » Nous lui avions obéi sans bien comprendre pourquoi. Quatre heures plus tard, la phrase avait pris un sens que Google Maps ne saurait jamais traduire.

Sortir de Marrakech sans s’énerver

Le piège classique du road trip marocain, c’est la sortie de Marrakech. La ville n’est pas grande mais sa périphérie est grasse, confuse, semée de ronds-points mal indiqués et d’immenses chantiers qui effacent les panneaux d’un trimestre à l’autre. Nous avons perdu vingt minutes la première fois, à pester dans l’habitacle pendant qu’un policier en uniforme blanc nous faisait signe de contourner un convoi. La deuxième fois, nous avons triché : nous avons pris la sortie vers l’autoroute A7 sur quelques kilomètres seulement, puis nous avons coupé par la R203 pour retrouver la N8 après Chichaoua. Gain de temps : vingt minutes. Gain de nerfs : inestimable.

À la sortie de Marrakech, vers l’ouest, la plaine du Haouz s’ouvre comme un fond de tiroir qu’on viderait d’un coup. Oliveraies, champs rouges, quelques bergers, des ânes attachés à des arbres qui n’existent plus. Le ciel, à cette heure, a la couleur d’un linge lavé. On roule vite — la route est droite, la limite est à 100, la police est moins présente que sur les axes touristiques — mais on ralentit vite aussi, parce que la première chose qui nous a frappés, c’est le silence. La vraie sortie commence là.

La plaine des arganiers

Étal de cornets d'argan torréfié, amandes et fruits secs posés sur une natte de raphia, mains burinées d'un vieux monsieur en djellaba grise

Après Chichaoua, la route entre dans le pays de l’argan. L’arbre est laid, c’est un fait. Court, tordu, presque sec, il pousse par petits groupes dans une plaine caillouteuse qui ressemble à la fin de quelque chose. Et c’est précisément ce qui fait sa beauté — cette façon de tenir droit sur un sol qui a tout refusé. Nous avons compris, en roulant sur la R207 pendant une demi-heure, ce que Hicham voulait nous dire : entre Marrakech et Essaouira, le paysage maigrit. Il se dépouille. Il oublie les palmiers dattiers et les murs d’enceinte, il ne garde que le strict nécessaire — l’arbre, la chèvre, la pierre. C’est un exercice d’épure, comme certains films noir et blanc qu’on croit sous-exposés avant de comprendre qu’ils sont simplement justes.

Nous nous sommes arrêtés deux fois. La première, à un village sans nom — ou dont le nom n’apparaît que sur les cartes militaires — pour boire un café à 6 DH dans un gourbi bleu tenu par trois frères qui regardaient un match de foot algérien sans le son. La deuxième, quarante kilomètres plus loin, pour un étal de produits de l’argan qui, contrairement à ceux de la sortie de Marrakech, n’était pas une mise en scène pour autocars. Le vieux monsieur qui le tenait ne parlait pas français, mais il parlait le calme. Nous avons acheté un litre d’huile d’argan alimentaire à 180 DH — cher pour le pays, moins cher que Marrakech, et trois fois meilleur que les pots dorés de l’aéroport.

HASSAN · V.O.

« L’argan, il met trente ans avant de donner quelque chose. C’est pour ça qu’on le respecte. Les arbres qui donnent vite, ils mentent souvent. »

La phrase est restée. Elle explique, d’ailleurs, pourquoi on ne coupe pas les arganiers ici — pas par sentimentalisme écologique, mais parce qu’un arganier de trente ans vaut davantage qu’une terre arable. Nous avons repris la route sans hâte, la plaine nous gardait.

Sur la R207, le compteur ne mesure plus la vitesse — il mesure l’attention.

Arrivée à Essaouira par la route du nord

Remparts ocre d'Essaouira battus par la brume salée à la fin de l'après-midi, mouettes, canons portugais alignés, Atlantique au fond

La dernière heure de route avant Essaouira est un autre film. Le vent arrive le premier — on le devine à la façon dont les arganiers, soudain, se penchent tous dans le même sens. Puis vient l’humidité salée, qui entre par la ventilation et qu’on identifie sans se tromper — c’est l’Atlantique, à vingt kilomètres encore. Puis le bitume change : les nids-de-poule de la R207 cèdent à une N1 récente, large, propre, rassurante. Ounagha, Ghazoua, et enfin la bifurcation vers le centre d’Essaouira par le nord, qui contourne la ville nouvelle et dépose le voyageur directement devant le parking du port.

Nous garons la voiture au parking Bab Sbaa (30 DH la journée, 50 DH la nuit — le prix est affiché sur un panneau bleu, il n’y a pas de négociation). L’idée d’entrer dans la médina en voiture ne nous effleure même pas. Essaouira est une ville qui se marche. C’est d’ailleurs, pour nous, la plus belle ville à pied du Maroc atlantique — plus belle que Marrakech parce qu’elle est plus petite, plus belle que Tanger parce qu’elle est moins compliquée, plus belle que Rabat parce qu’elle est moins sage. Les remparts portugais encore debout, les mouettes qui piquent sur les poissonniers, les ruelles droites — Essaouira a été dessinée par un architecte français au XVIIIᵉ siècle, et cela se sent : elle a une logique, un plan, une raison. C’est rare, au Maroc.

Deux adresses à Essaouira

Nous n’en donnerons pas davantage. Les adresses, dans un magazine de voyage, doivent être rares pour être justes.

Dormir : un riad discret dans le quartier de la Kasbah, à deux pas de la place Moulay Hassan mais dans une ruelle où aucune boutique de souvenirs ne vous hèle. Six chambres, un patio couvert, un propriétaire français qui vit ici depuis quinze ans et qui a compris que le luxe, à Essaouira, c’est le silence. Nuit à 1 400 DH petit déjeuner compris, hors saison ; 1 800 DH en juillet-août quand le festival Gnaoua remplit tout.

Manger : un restaurant de poisson sans enseigne, sous une arcade du port, tenu par une famille qui pêche le matin et sert à midi. On commande au comptoir en désignant les poissons sur la glace. Daurade royale grillée, salade de tomates, verre de Kasbah (vin blanc marocain correct), pain de la boulangerie d’en face : 180 DH à deux, eau comprise. Ne cherchez pas sur TripAdvisor — il n’y est pas, et c’est sa meilleure qualité.

Notes pratiques

  • Kilométrage effectif : 190 km porte à porte (Marrakech centre → Essaouira port). Compter 2 h 45 sans arrêt, 4 h avec deux haltes raisonnables, une journée entière si l’on prend le temps de traverser un souk.
  • Essence : plein fait à la sortie de Marrakech (Shell de la route de Safi, 13,60 DH le litre de gazole en mars MMXXV). Une seule station-service sérieuse entre Chichaoua et Ounagha — ne pas partir sur la réserve.
  • Vent à Essaouira : 300 jours par an, les alizés dépassent 35 km/h en après-midi. Emportez un coupe-vent même en été. Les terrasses de café sont protégées par des vitres, ce n’est pas un hasard.
  • Conduite : la R207 est correcte mais semée de ralentisseurs mal signalés à l’entrée de chaque village. Ralentir systématiquement quand on voit une mosquée apparaître à l’horizon.
  • Saison : de septembre à mai. Éviter juillet-août, non pour la chaleur (Essaouira est la seule ville marocaine où l’on peut porter un pull en août) mais pour l’affluence du festival.

Pour prolonger la côte vers le sud, nous continuerons plus tard par le Plan 05 — Côte atlantique, qui reprend Essaouira à rebrousse-poil depuis Agadir. Pour bifurquer vers l’intérieur et découvrir l’autre visage du Maroc — celui de la terre rouge — nous vous invitons au Plan 02 — Route des kasbahs. Et si vous cherchez la réponse tunisienne à ce plan, elle se trouve au Cap Bon et Sidi Bou Saïd — autre village blanc, autre littoral, autre vent.

— Fin du Plan 01. Le vent d’Essaouira a cassé deux antennes radio cette année.

— Fin du Plan 01. Le vent d'Essaouira a cassé deux antennes radio cette année.