
§ 1 — Voix off · Ouverture du plan
« Sidi Bou Saïd est plus beau à sept heures du matin qu’à dix-sept — et personne ne semble l’avoir remarqué. »
Nous sommes partis de Tunis à six heures et quart, la voiture encore fraîche, le premier café bu debout sur le capot d’une station-service de La Marsa. La route qui monte vers Sidi Bou Saïd n’est pas longue — dix-sept kilomètres depuis le centre de Tunis — mais elle possède cette qualité rare d’être plus belle au petit matin, quand les autocars ne sont pas encore en haut du village, que les commerces sont fermés, et que le bleu des volets commence à peine à accrocher le jour. Nous voulions voir Sidi Bou Saïd sans ses visiteurs. Nous l’avons vu seuls pendant quarante minutes. Cela a suffi à changer complètement notre idée du lieu.
Ce premier plan de la Bobine V est le plus court et le plus lent. Cent quatre-vingts kilomètres sur deux jours, presque intégralement sur des routes secondaires, entre Sidi Bou Saïd au nord-est de Tunis, Kélibia au bout du Cap Bon, et Hammamet en boucle de retour. On pourrait le faire en une longue journée — et on aurait tort. Ce n’est pas un plan de distance ; c’est un plan de rythme.
§ 2 — Sidi Bou Saïd au lever du jour
Le village tient sur une colline. On y monte par une route en corniche, la N10 qui longe le golfe de Tunis, avant de bifurquer sur une petite montée pavée qui contourne la gare TGM. Il existe deux parkings officiels en contrebas du village — le premier, à l’entrée sud, est vide avant huit heures ; le second, près du café des Nattes, se remplit après dix. Nous avons garé la voiture en bas, à sept heures moins dix, sur une place de stationnement gratuite à cette heure-là, et sommes montés à pied. Un conseil qu’on ne nous avait pas donné : porter des semelles qui tiennent sur les pavés ronds et glissants — ils ont été cirés par un siècle et demi de visiteurs.
Sidi Bou Saïd est un village qui a été muséifié à la fin du XIXe siècle par le baron Rodolphe d’Erlanger, lequel a imposé la règle, toujours respectée, du blanc et du bleu : murs chaulés, volets et portes peints dans un bleu que les habitants appellent simplement « le bleu de Sidi Bou Saïd », et dont personne ne se souvient très bien qui l’a décidé. Le résultat, à six heures cinquante du matin en mai, est d’une beauté si évidente qu’elle frôle le cliché — sauf qu’il n’y a personne pour la photographier, personne pour vendre des cartes postales, personne pour vous pousser dans le dos. Une chatte dort sur une marche. Un boulanger sort un plateau de msamen tiède du four d’en face. Une femme arrose un bougainvillier depuis sa terrasse. Voilà le village.
Nous nous sommes assis vingt minutes sur le parvis du café des Nattes — celui qui a accueilli Klee et Macke en 1914, et dont l’intérieur à nattes n’a presque pas bougé depuis. À sept heures dix, il n’était pas encore ouvert ; nous avons bu un café turc dans une petite échoppe en retrait, deux dinars, servi par un vieux monsieur qui parlait un français précis et ralenti, appris à l’école, et qui nous a rappelé sans insister qu’on disait encore « le protectorat » dans certaines conversations du village.
Le bleu de Sidi Bou Saïd n’est pas une couleur — c’est une heure.

§ 3 — Route du Cap Bon
Vers neuf heures, le village a commencé à se peupler — doucement, puis vite. Nous sommes redescendus à la voiture et avons repris la direction de l’est : la GP1 jusqu’à Soliman, puis la route du Cap Bon proprement dite, une secondaire qui longe la côte et traverse les villages vignerons de Grombalia et Menzel Bouzelfa. Le Cap Bon est le doigt que la Tunisie pointe vers la Sicile. Il a toujours été une péninsule à part : climat plus doux, vignes, orangers, pêche côtière. Les Phéniciens y passaient, les Romains y venaient en villégiature, les Français y plantaient du raisin à vin. Aujourd’hui, c’est une campagne relativement préservée du tourisme de masse — les hôtels de club restent concentrés sur Hammamet, le reste du cap est presque oublié.
La route entre Soliman et Kélibia tient dans cette formule française qu’on aime moins qu’elle ne le mériterait : la petite route. Cent kilomètres en deux heures si l’on s’arrête beaucoup, deux heures et demie si l’on s’arrête peu. On traverse Beni Khiar, Korba, Menzel Temime, Kerkouane — et c’est à Kerkouane qu’il faut s’arrêter. Le site archéologique punique, inscrit à l’UNESCO, est l’un des rares témoignages d’une ville phénicienne intacte au moment de la destruction de Carthage. Les rues dallées, les salles de bain en terre cuite rose, les seuils de portes en forme de symbole de Tanit — tout cela se visite en une heure, seul ou presque, pour dix dinars l’entrée. La comparaison avec Pompéi est à peine forcée : c’est plus petit, c’est plus ancien, et c’est infiniment plus calme.
À Kélibia, nous avons déjeuné dans un petit restaurant de bord de port, sans enseigne, deux tables, un patron qui n’acceptait pas la carte bancaire et qui nous a servi une friture de rougets de l’aube avec des olives piquantes, un demi de muscat sec de Kélibia, et un café à la fin. Trente-cinq dinars pour deux. La forteresse byzantino-arabe qui surplombe le port est montée à pied en dix minutes — vue sur la côte jusqu’à Ras el Drek, avec la Sicile qu’on prétend voir par temps très clair et que nous n’avons pas vue.
— Voix off · Note de route
« On choisit Hammamet, on trouve Kélibia. On choisit Kélibia, on trouve Kerkouane. On choisit Kerkouane, on trouve une ruelle vide à sept heures dix du matin à Sidi Bou Saïd. La Tunisie avance par déplacements. »
§ 4 — Kélibia, Hammamet, la boucle de retour
Nous avons dormi à Kélibia dans un petit hôtel familial — dix chambres, une terrasse en surplomb, deux cents dinars la nuit avec petit-déjeuner. Pas de piscine, pas d’animation, pas d’enseigne internationale ; c’est précisément ce que nous cherchions. Pour ceux qui veulent un confort plus établi, il existe deux ou trois adresses à Kerkouane et à Hammamet sud qui tiennent la route sans verser dans le resort. L’erreur, selon nous, serait de dormir dans la zone touristique de Hammamet nord — elle n’est ni mauvaise ni bonne, elle est simplement ailleurs, et elle rate tout ce que le Cap Bon a de discret.
Le lendemain matin, reprise de la route à sept heures — habitude prise de la veille — pour boucler vers Hammamet par la corniche intérieure. Nous avons quitté la côte et coupé à travers les villages de l’intérieur du cap : El Haouaria (la grotte des Chauves-Souris, la pointe extrême, les carrières romaines), puis redescente par Sidi Daoud et Menzel Horr, et enfin Hammamet. La vieille médina d’Hammamet — la kasbah blanche au bord de l’eau — vaut une heure : elle est petite, elle est vivante, elle n’a pas été refaite pour les brochures. Les étals d’artisanat y sont parfois pénibles, mais on peut s’y soustraire en montant directement à la fortification, qui offre la meilleure vue du golfe depuis un parvis accessible pour cinq dinars.
Retour à Tunis par l’autoroute A1 — cinquante minutes, péage à quatre dinars. Nous n’aimons pas les autoroutes, mais celle-ci est neuve, bien tenue, et permet de ne pas refaire la GP1 en sens inverse, ce qui serait une faute de goût narrative. On rentre à l’heure qu’on veut ; nous sommes arrivés à Tunis à treize heures, voiture rendue en fin d’après-midi, les bagages odorants de jasmin cueilli à Kerkouane et qui avait déjà séché sur la plage arrière.
§ 5 — Notes pratiques
Saison. Mai, juin, septembre, octobre. En juillet et août, Hammamet devient impraticable et la chaleur impose de conduire avant dix heures et après dix-sept. En hiver, la côte du Cap Bon est humide et ventée, parfois fermée aux baignades — mais elle reste magnifique, et les prix chutent de moitié.
Itinéraire. Tunis → Sidi Bou Saïd → Soliman → Grombalia → Kerkouane → Kélibia (étape) → El Haouaria → Hammamet → Tunis. Cent quatre-vingts kilomètres, deux jours, sans effort. Partir tôt est la seule vraie règle du plan.
Voiture. Compacte suffisante. Les routes du Cap Bon sont goudronnées et entretenues. L’essence se trouve dans tous les gros villages ; compter environ 2,5 dinars le litre.
Hébergement. À Kélibia, privilégier les maisons d’hôtes familiales en bord de port. Éviter les complexes hôteliers de Hammamet nord à moins d’y chercher exactement cette ambiance. Budget : 150 à 300 dinars pour une chambre double de caractère, petit-déjeuner compris.
Argent. La carte passe à Tunis et à Hammamet, beaucoup plus rarement dans les villages du Cap Bon. Retirer des dinars à l’aéroport et garder du liquide pour les restaurants et les petits hôtels. Le dinar n’est pas exportable : ne pas en changer trop, et garder un fond pour l’essence du retour.
Pour aller plus loin. Ce plan s’enchaîne naturellement avec la Bobine V tout entière. Le suivant logique, si l’on souhaite rester dans le registre historique et culturel, est Kairouan et les villes saintes, à deux heures de route au sud. Pour basculer dans l’autre Tunisie — celle des ksour, des palmeraies et du sel — descendre directement vers Djerba et le sud tunisien, sept heures de route par la A1 et la P1. Pour une lecture croisée avec le Maghreb voisin, voir la route de l’amandier entre Marrakech et Essaouira, autre exercice d’entrée en matière douce dans un pays dense.
— Fin du Plan 01. Le jasmin sèche vite en voiture.