
§ 1 — Voix off · Ouverture du plan
« Kairouan ne se visite pas — elle se traverse à pas lents, comme une bibliothèque dont on ne connaît pas la langue. »
Nous sommes partis de Tunis en fin de matinée, par l’A1 vers le sud, direction Sousse. Cent quarante kilomètres d’autoroute à peu près monotones — vignes, oliveraies, échangeurs — puis la sortie Enfidha, et la C48 qui coupe à travers l’intérieur vers Kairouan. C’est cette bascule, quand on quitte le bitume moderne pour une nationale plus lente, qui annonce vraiment le plan. La campagne devient plus sèche, les maisons plus basses, les minarets se multiplient. Une heure plus tard, nous étions aux portes de la ville sainte.
Ce troisième plan de la Bobine V est le plus court en kilomètres — deux cent cinquante au total — mais pas en densité. Kairouan, El Jem et Mahdia sont trois villes que l’on peut voir en deux jours, à condition d’accepter d’y passer du temps plutôt que d’y cocher des monuments. C’est un plan d’intérieur, au sens géographique comme au sens figuré : on quitte la mer pour la plaine, on quitte la carte postale pour la profondeur historique.
§ 2 — Kairouan, l’ordre des visites
Kairouan est la quatrième ville sainte de l’islam, après La Mecque, Médine et Jérusalem. Elle a été fondée en 670 par Oqba ibn Nafi, compagnon du Prophète venu d’Arabie à la tête d’une armée arabe, au milieu d’une plaine alors vide. Depuis treize siècles et demi, elle a tenu. Sa Grande Mosquée, dont la construction a commencé dès la fondation et qui a été reprise par les Aghlabides au IXe siècle, est probablement la plus ancienne d’Afrique du Nord encore en fonction. Elle a servi de modèle — discret mais réel — à la Mezquita de Cordoue et à bien d’autres. Et c’est la première chose à voir, en arrivant.
L’ordre est important. Nous conseillons d’arriver à Kairouan en fin de matinée, de déjeuner dans le quartier des artisans tapissiers — il en reste trois ou quatre qui sont dignes d’intérêt, pas plus — puis de visiter la Grande Mosquée entre quatorze heures et quinze heures, au moment où la cour est presque vide, et enfin de marcher dans la médina en fin de journée. Le gardien de la mosquée, en mai, demandait treize dinars l’entrée (incluant l’accès aux bassins des Aghlabides et à la zaouia de Sidi Sahbi). Les non-musulmans n’entrent pas dans la salle de prière, mais peuvent voir la cour entière, la salle des ablutions, et la bibliothèque extérieure.
Ce qui nous a marqués, à Kairouan, n’est pas tant la beauté des monuments — elle existe, elle est sobre et ocre et presque sévère — que leur économie. Rien n’est décoratif. Les colonnes de la salle de prière sont récupérées des ruines romaines voisines ; le minbar en bois sculpté est le plus ancien d’Afrique ; le mihrab est sobre au point qu’on le cherche. Cette ville sainte n’essaie pas d’impressionner. Elle travaille dans le long terme. C’est pour cela qu’elle impressionne quand même.

La médina de Kairouan, qui entoure la Grande Mosquée, est l’une des plus honnêtes de Tunisie. Elle n’est pas bruyante comme celle de Tunis, pas refaite comme certains tronçons de celle de Sousse. On y trouve des ateliers de tapis noués à la main, quelques joailliers, un vendeur de makroudh — la pâtisserie aux dattes et au sirop spécifique à la ville, à manger tiède, trois dinars la boîte de six. L’odeur du makroudh chauffé à l’huile d’olive dans les ruelles, à dix-sept heures un mardi, est à elle seule un des souvenirs qu’on rapporte de cette bobine.
Kairouan n’a pas construit pour être photographiée ; elle a construit pour durer. C’est ce qui fait la différence entre un monument et un cadre.
Nous avons dormi à Kairouan, dans une maison d’hôtes à l’intérieur de la médina, cent quatre-vingts dinars la nuit avec petit-déjeuner sur la terrasse, vue sur les coupoles. Il existe quatre ou cinq adresses du même genre dans le vieux quartier, toutes tenues par des familles. Les chaînes hôtelières sont reléguées en périphérie et il n’y a aucune raison de s’y résigner.
§ 3 — El Jem, l’amphithéâtre qui tient
Le lendemain matin, départ à sept heures et quart par la C2 vers Sfax, puis bifurcation sur la P1 au niveau de Sidi Bou Ali pour rejoindre El Jem. Quatre-vingts kilomètres, une heure et demie, dans un paysage de plaine agricole presque sans relief. Un champ d’oliviers à perte de vue, quelques villages, et l’impression étrange qu’il n’y a rien — jusqu’au moment où l’on aperçoit, depuis la route, la masse jaune de l’amphithéâtre d’El Jem.
Il se présente sans prévenir. On ne le voit pas venir, et soudain il est là, au milieu d’une petite ville banale, comme un vaisseau échoué. Trente-cinq mètres de haut, 148 mètres de long, capable d’accueillir trente-cinq mille spectateurs : c’est le troisième plus grand amphithéâtre romain du monde, après le Colisée et celui de Capoue. Il date du IIIe siècle, époque où la ville romaine de Thysdrus était l’un des plus gros centres de production d’huile d’olive de l’Empire. Rome a voulu sa démonstration de puissance locale, et elle l’a laissée. Dix-huit siècles plus tard, elle tient.
Nous sommes arrivés à huit heures dix, juste après l’ouverture. Entrée douze dinars. À cette heure, il y avait trois autres personnes dans l’arène — un couple allemand et un gardien qui lisait son journal à l’entrée des galeries souterraines. Nous avons marché une heure dans les couloirs des bêtes et des gladiateurs, sous l’arène, avant de remonter sur les gradins par un escalier médiéval. La vue depuis le sommet porte jusqu’à Mahdia par temps clair. Nous sommes redescendus, sommes allés boire un café dans un petit kaouarji en face de l’entrée, et sommes repartis avant onze heures — avant que les deux ou trois autocars du jour ne commencent à arriver.
— Voix off · Note d’écriture
« On avait entendu dire qu’El Jem était impressionnant. On n’avait pas entendu dire qu’il était encore debout. La différence est considérable. »
§ 4 — Mahdia, le port et la pointe
De El Jem, la route jusqu’à Mahdia est courte — soixante kilomètres, cinquante minutes par la C82 puis la P1 côtière. Mahdia est une ville qu’on oublie dans les guides, ce qui est son principal mérite. Ancienne capitale des Fatimides au Xe siècle avant qu’ils ne partent fonder Le Caire, c’est un petit port de pêche installé sur une presqu’île étroite qui s’avance dans la mer comme un doigt. La vieille ville tient sur cette presqu’île, ceinte par les remparts du Cap d’Afrique, avec une porte médiévale massive — Skifa Kahla, la porte noire — qui protège encore l’entrée de la médina.
Nous avons garé la voiture devant les remparts et sommes entrés à pied. La médina de Mahdia est minuscule — on en fait le tour en quarante minutes — mais elle est exactement ce qu’elle devrait être : vivante, non refaite, avec du linge aux fenêtres, des enfants qui jouent au foot dans une placette, trois cafés d’hommes assis dehors sous un store. Au bout, le Cap d’Afrique : la pointe la plus orientale du continent africain, un phare, un cimetière marin, une falaise basse et la mer à trois-cent-soixante degrés. Nous y sommes restés une heure. Personne. Un pêcheur qui remontait sa ligne.
Le port de Mahdia, le matin, vaut une visite. Les sardiniers rentrent vers sept heures, et le marché aux poissons se tient sur le quai jusqu’à neuf heures trente. Nous sommes arrivés trop tard pour le voir — notre seul regret de ce plan — mais nous avons pu déjeuner dans un petit restaurant de bord de quai, sans enseigne, deux tables, patron qui n’acceptait pas la carte. Friture du jour, semoule à l’olive, une demi-bouteille de rosé sec de Grombalia, quarante dinars pour deux. La journée s’est terminée là, sur le quai, les bateaux rentrés, la lumière tombante.
Retour à Tunis par l’A1 depuis Sousse — compter deux heures trente de route, péage à sept dinars environ. Nous sommes arrivés à Tunis à vingt-et-une heures, la voiture rendue le lendemain matin.
§ 5 — Notes pratiques
Saison. Ce plan se fait toute l’année sans vraie contrainte. L’été est chaud à Kairouan (quarante degrés possibles en juillet) mais la ville est construite pour l’ombre ; l’hiver est doux à Mahdia et permet de marcher sur les remparts sans transpirer. Les lumières de fin d’après-midi à El Jem sont meilleures en hiver qu’en été.
Itinéraire. Tunis → (A1) → Enfidha → Kairouan (étape) → El Jem → Mahdia → (A1 depuis Sousse) → Tunis. Deux cent cinquante kilomètres, deux jours, peu de conduite.
Voiture. Compacte parfaite. Routes entièrement goudronnées, autoroute neuve, stations-service nombreuses. Aucun besoin de véhicule surélevé.
Hébergement. Privilégier une maison d’hôtes dans la médina de Kairouan pour la nuit. À Mahdia, il existe deux ou trois petits hôtels dans la vieille ville qui vont plus loin que le hall de gare. Éviter les zones balnéaires modernes de part et d’autre. Budget : 150 à 220 dinars.
Argent. La carte bancaire passe à l’entrée des monuments principaux (Kairouan, El Jem) mais pas dans les restaurants de quai à Mahdia, ni chez les artisans. Prévoir deux cents dinars de liquide pour les deux jours.
Pour aller plus loin. Ce plan fait le pont, dans la Bobine V, entre les deux autres Tunisies : au nord Cap Bon et Sidi Bou Saïd, au sud-ouest la Route des oasis : Tozeur, Nefta, Douz. Dans le registre des monuments qui ont tenu contre toute attente, Petra au-delà du Trésor, dans la Bobine VII, fait écho à El Jem à une autre échelle — deux villes de pierre qui ont survécu à leur empire.
— Fin du Plan 03. L’amphithéâtre d’El Jem tient toujours.