Plan Plan 02 · BOBINE V · Tunisie

DJERBA → SUD

Matmata · Chenini · Tataouine
[ 03 : 04 : 00 — 03 : 16 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Le sud tunisien est un décor qui s'est inventé avant le cinéma et qui, depuis, ne s'est jamais remis d'avoir été filmé. »

Distance400 km Durée3 j VéhiculeSUV recommandé Timecode[ 03 : 04 : 00 — 03 : 16 : 00 ] TournageMai MMXXV BobineBOBINE V

Patio troglodyte de Matmata vu en plongée depuis la crête, puits de lumière carré au sol, murs ocres lissés par des siècles d'enduit, linge étendu dans un coin

§ 1 — Voix off · Ouverture du plan

« Le sud tunisien est un décor qui s’est inventé avant le cinéma et qui, depuis, ne s’est jamais remis d’avoir été filmé. »

Nous sommes arrivés à Djerba par le ferry de Jorf, à onze heures moins le quart, après avoir quitté Sfax la veille. C’est une traversée courte — vingt minutes, cinq dinars, quelques poids lourds, des camionnettes de pêcheurs, un goéland au-dessus. Il existe aussi une chaussée romaine, la Roman causeway, qui relie l’île au continent par Zarzis ; elle est plus longue, plus lente, plus historique, et permet d’entrer sur l’île par le sud. Nous avons préféré le ferry pour le geste — parce qu’une île doit se gagner par l’eau, même lorsque c’est à peine vrai.

Ce plan est le cœur géographique de la Bobine V. Quatre cents kilomètres sur trois jours, de Djerba à Tataouine en passant par Matmata et Chenini, avec un retour par la P1. C’est l’un des deux plans de la bobine où l’on s’éloigne franchement de la Méditerranée pour entrer dans un autre pays — plus berbère, plus aride, moins connu — et celui qui a le plus fait basculer notre idée de la Tunisie.

§ 2 — Djerba, entrée en matière

Nous sommes de ceux qui abordent Djerba avec réticence. L’île a mauvaise réputation parmi les voyageurs — on lui reproche les hôtels de club de la zone de Midoun, les plages organisées, les navettes d’aéroport, le tourisme sans visage. Tout cela existe. Tout cela est vrai. Et tout cela est concentré sur une bande littorale de quinze kilomètres au nord-est que l’on peut éviter en dix minutes de voiture.

Le reste de Djerba est autre chose. Houmt Souk, la capitale, est une petite ville blanche avec un marché aux poissons honnête, une médina discrète, trois ou quatre cafés sans enseigne où l’on boit un thé à la menthe pour un dinar. Nous nous y sommes installés deux nuits dans une maison d’hôtes de dix chambres, à l’intérieur d’un houch traditionnel — cour centrale, terrasse, deux citronniers, une vieille barque renversée en guise de table. Deux cent cinquante dinars la nuit, petit-déjeuner pris sur la terrasse avec des œufs, de l’huile d’olive de l’île, du bsissa et des dattes.

Ce que nous avons aimé à Djerba n’est pas ce que l’on vient y chercher. Ce sont les ménagères du sud de l’île, Guellala et Ajim, où les ateliers de poterie tournent encore à la main et où les maisons cubiques passent au blanc à la chaux une fois par an. C’est la synagogue de la Ghriba, tenue depuis peut-être deux mille ans par une communauté minuscule mais obstinée. C’est la route qui longe la sebkha du sud de l’île au coucher, quand les flamants se regroupent à un moment précis de la journée que personne ne sait prévoir. Et c’est le silence, le vrai, celui qui tombe sur Houmt Souk après vingt-deux heures et que nous avons pris comme un cadeau.

Djerba n’est pas une île à visiter — c’est une île qui punit la hâte. Elle se rend à ceux qui s’assoient.

Nous avons quitté Djerba le troisième jour à l’aube, par la chaussée romaine cette fois, direction Médenine, où nous avons pris la P1 vers Gabès puis bifurqué à gauche sur la C107 pour monter à Matmata. C’est une route courte — à peine cinquante kilomètres depuis la P1 — mais le paysage change tous les dix kilomètres. Les oliviers se font plus rares, la terre prend une teinte jaune-rose, les maisons commencent à disparaître dans le sol. Quand on voit les premières fosses carrées depuis la route, on comprend qu’on est arrivé.

§ 3 — Matmata troglodyte

Ksar de Chenini en terrasses sur flanc de crête, fin d'après-midi, ombre oblique sur les greniers blanchis, oliviers torturés en contrebas

Matmata n’est pas un village comme les autres. On y entre sans s’en rendre compte : les maisons sont creusées dans la roche tendre du plateau, en contrebas du sol. Chaque habitation — un houch troglodyte — est organisée autour d’un patio rond ou carré de six à huit mètres de profondeur, ouvert au ciel, dans lequel sont percées trois ou quatre pièces voûtées qui servent de chambres, de cuisine, de resserre. On y vit au frais, quinze degrés l’été quand il fait quarante-cinq dehors. Les Berbères du sud tunisien l’ont inventé il y a des siècles, bien avant qu’un tournage de Star Wars en 1976 ne fige à jamais l’un de ces patios comme étant « la maison de Luke Skywalker » — l’Hôtel Sidi Driss, au centre du village, qui accepte toujours les visiteurs pour trois dinars d’entrée.

Nous avons préféré, à l’Hôtel Sidi Driss — devenu malgré lui un lieu de passage touristique — une maison d’hôtes discrète tenue par une famille du village, à vingt minutes à pied du centre. Cent quarante dinars la nuit avec dîner. La nuit était la vraie raison d’être là : dans un patio troglodyte, on entend le vent sur le sommet de la fosse mais on dort dans un silence épais, et le matin la lumière tombe exactement au centre de la cour comme un projecteur mal réglé. Nous avons pris le petit-déjeuner à six heures trente, seuls, assis sur un muret de terre battue, avec du pain tabouna cuit dans un four enterré à côté de nous.

— Voix off · Note de tournage

« On dit que Matmata est un décor de film. C’est l’inverse : Matmata est un village qu’un film est venu habiter un jour, et qui l’a laissé repartir sans en garder la mémoire. »

Il ne faut pas s’attarder à Matmata — une nuit suffit — mais il faut impérativement y dormir. La visite à la journée, en autocar, en groupe, ne donne aucune idée de ce que le lieu raconte. Ce qui se passe à Matmata se passe de nuit et de très tôt le matin, pas à dix heures trente sous le soleil.

§ 4 — Ksour berbères de Chenini et Tataouine

Route rectiligne de la P19 vers Tataouine, mirage de chaleur, horizon vide sous ciel pâle, unique poteau électrique incliné

De Matmata, nous avons repris la C107 jusqu’à la P1 près de Médenine, puis la P19 vers Tataouine et Chenini. Cent cinquante kilomètres, deux heures et demie si l’on ne s’arrête pas, quatre si l’on s’arrête — et l’on s’arrête. La P1 de Gabès à Médenine est l’une des nationales les plus caractéristiques du sud tunisien : deux voies lisses, peu de villages, des stations-service rares, des chameaux qui traversent sans prévenir, des camions-citernes libyens qui montent vers Tunis. C’est une route qui pose le voyageur — qui lui rappelle qu’il est dans un pays d’Afrique du Nord, et non plus dans une villégiature méditerranéenne.

Tataouine est une petite ville sans charme évident — administration, marché, station de taxis collectifs — mais c’est la porte d’entrée des ksour berbères, ces anciens greniers fortifiés que les tribus du Dahar ont construits en hauteur sur les crêtes pour protéger leurs récoltes des pillages et du climat. Ksar Ouled Soltane, à quinze kilomètres au sud-est de Tataouine, est le mieux conservé : quatre cents petites cellules voûtées, les ghorfas, empilées sur plusieurs étages autour d’une cour centrale, accessibles par des escaliers en saillie de mur. Entrée deux dinars, gardien discret, pas de foule à dix-sept heures un mardi de mai.

Chenini, à trente kilomètres plus à l’ouest par la route de montagne, est différent. C’est un village encore habité, accroché à une crête rocheuse, dominé par les ruines d’un vieux ksar et d’une mosquée blanchie à la chaux. On y monte à pied depuis le parking en vingt minutes — le gardien exige deux dinars symboliques — et l’on marche sur des sentiers de terre entre les maisons troglodytes encore occupées, où des vieilles dames cuisent le pain au four commun et où quelques enfants suivent le voyageur de loin sans insister. La vue depuis le sommet, à la fin du jour, porte sur trente kilomètres de désert pierreux jusqu’à la chaîne du Dahar. Nous y sommes restés jusqu’à ce que les pierres commencent à rendre leur chaleur à la nuit.

Nous avons dormi à l’auberge de Tataouine — simple, propre, cent dinars la nuit, patron qui parlait un français d’école et qui nous a servi un couscous d’agneau aux coings dans la cour. La ville n’est pas destinée à retenir le voyageur, mais elle est utile comme base : on y trouve du carburant, un ATM qui fonctionne, et la dernière garde pharmaceutique de la région.

§ 5 — Notes pratiques : chaleur, essence, rythme

Saison. Impérativement en dehors de juillet et août. En pleine chaleur, Matmata est supportable — on y vit sous terre — mais Chenini et la P19 deviennent dangereux dès onze heures, avec des températures qui peuvent atteindre quarante-huit degrés en plein après-midi. Nous conseillons mars à mai, ou septembre à novembre. L’hiver est possible, sec, et les lumières y sont très belles — mais les nuits à Matmata descendent alors à cinq degrés.

Voiture. Un SUV léger est plus confortable — pas pour la performance, mais pour la garde au sol et pour la climatisation. Toutes les routes évoquées ici sont goudronnées. Le seul tronçon où une berline basse peut gratter, c’est la piste qui monte au sommet de Chenini derrière le village, que nous n’avons pas empruntée. La compacte est possible, à condition d’accepter un peu d’inconfort et de ne pas forcer sur les pistes.

Essence. Refaire le plein systématiquement à Médenine et à Tataouine. Entre Matmata et Médenine, une seule station ouvre de façon fiable, à Toujane. Garder toujours un quart de réservoir d’avance.

Eau et rythme. Deux litres par personne et par jour minimum. Partir tôt — six ou sept heures du matin — visiter jusqu’à onze heures, faire une pause au chaud de midi jusqu’à seize heures, repartir à la lumière oblique. C’est un rythme ancien, que tout le sud tunisien respecte d’instinct ; il vaut mieux s’y plier que lutter contre.

Hébergement. Houmt Souk pour Djerba (maisons d’hôtes dans les houchs), Matmata pour une nuit troglodyte (éviter l’Hôtel Sidi Driss touristique, préférer les pensions familiales), Tataouine pour la nuit après Chenini (simple et utile). Budget : 120 à 300 dinars selon le lieu.

Pour aller plus loin. Ce plan s’enchaîne logiquement avec la Route des oasis : Tozeur, Nefta, Douz, qui remonte vers l’ouest par Gabès et rejoint le Chott el-Jerid — 350 km supplémentaires. Pour une entrée en matière plus douce dans la Tunisie, voir Cap Bon et Sidi Bou Saïd, le contre-champ parfait. Et pour une lecture de famille avec le voisinage désertique, le désert Blanc et les oasis de Bahariya éclairent en miroir ce que le sud tunisien tait — un autre degré d’aridité, une autre échelle.

— Fin du Plan 02. La pellicule sent l’olive amère.

— Fin du Plan 02. La pellicule sent l'olive amère.