
§ 1 — Voix off · Ouverture du plan
« Le Chott el-Jerid est une mer qui a oublié d’être — on y roule comme sur une page blanche qui aurait trop séché. »
Nous sommes partis de Douz au sud-est — fin d’étape du plan précédent — pour remonter vers Tozeur par la C106, qui traverse le Chott el-Jerid de part en part. C’est une route rectiligne, plate, goudronnée sur toute sa longueur, longue d’une cinquantaine de kilomètres, sans un virage. Elle a été construite dans les années 1980 sur une digue posée directement sur la croûte de sel. C’est l’une des routes les plus étranges du Maghreb : on roule à quatre-vingts à l’heure sur une nationale propre, au milieu d’un rien blanc dont on ne comprend pas très bien s’il est solide ou liquide. Des mirages s’élèvent dès huit heures du matin. À onze heures, la route semble flotter.
Ce quatrième et dernier plan de la Bobine V est le plus ouvert. Trois cent cinquante kilomètres sur deux jours — en réalité, on peut ajouter une troisième journée si l’on s’octroie une nuit à Nefta ou une excursion sur Ksar Ghilane par la piste C201 — et une géographie qui n’a plus rien à voir avec le reste du pays. On est à la porte du Sahara. Les palmes remplacent les oliviers, le sel remplace la mer, et l’on commence à compter les kilomètres entre les stations-service plutôt que les villages.
§ 2 — Traversée du Chott

Il faut un mot sur le Chott el-Jerid, parce que peu de choses lui ressemblent dans le monde. C’est un ancien lac salé de sept mille kilomètres carrés — la superficie de la Corse — situé à quelques mètres au-dessous du niveau de la mer. Il a été relié à la Méditerranée il y a des milliers d’années, puis coupé par le soulèvement du plateau. Ce qui reste aujourd’hui est une croûte de sel épaisse de plusieurs dizaines de centimètres, qui vire au rose, au violet, au jaune selon les minéraux affleurants, et qui craque sous les pas comme une glace mince. Par endroits, après les pluies d’hiver, de l’eau saumâtre stagne sur la surface et crée des réflexions qui pourraient faire penser, pour un œil distrait, à un véritable plan d’eau. En été, tout s’assèche, la chaleur monte à cinquante degrés, et le Chott devient un grand miroir qui ne réfléchit plus rien.
La route C106 entre Douz et Tozeur le traverse par le milieu. Il faut s’y arrêter — non pas en dehors du bitume, car le sel est trompeur et peut céder sous le poids d’une voiture, mais sur les quelques aires de stationnement aménagées à mi-chemin. À la moitié de la traversée, il y a un petit café saisonnier — une cabane, trois tables, un parasol — qui ne ferme qu’en juillet et en août. On y boit un thé à la menthe en regardant une ligne d’horizon qui n’est, littéralement, qu’un trait. Deux dinars le thé. Le patron, un homme de Kébili, nous a dit qu’en hiver il voyait parfois des flamants roses faire halte sur le Chott. Nous n’en avons pas vu. Nous y reviendrons en mars.
Sur le Chott, le mot « horizon » redevient ce qu’il voulait dire : une ligne sans idée.
Nous sommes sortis de la traversée à l’entrée de Tozeur à onze heures trente, après nous être arrêtés vingt minutes de plus que prévu pour marcher trois mètres sur la croûte de sel et en rapporter une poignée qui sèche depuis sur une étagère de notre bureau. Elle a gardé son odeur.
§ 3 — Tozeur et la brique géométrique
Tozeur est une oasis de palmeraies — près de quatre cent mille palmiers, une des plus grandes du monde arabe — adossée à la chaîne du Djebel el-Negueb, au bord du Chott. La ville est connue pour deux choses : ses dattes Deglet Nour, les meilleures de Tunisie, et son architecture de brique. Les briques de terre cuite de Tozeur sont posées en relief selon des motifs géométriques qui ornent les façades de la vieille ville — le Ouled el-Hadef, quartier médiéval construit au XIVe siècle, où les murs forment des frises discrètes qu’il faut regarder en lumière rasante pour vraiment voir. Le matin et la fin d’après-midi sont, pour cela comme pour tout dans le sud, les seules heures qui comptent.
Nous avons garé la voiture à l’entrée de la palmeraie et sommes entrés à pied. Il y a à Tozeur une longue tradition de calèches pour touristes qui sillonnent les sentiers — nous n’en avons pas voulu. Marcher dans une palmeraie en fin de matinée, même en mai, est supportable : l’ombre des palmes tombe en bandes au sol, l’eau des seguias court dans de petits canaux de terre, on entend les pommes grenades tomber de temps en temps. Nous avons suivi un vieux paysan qui menait son âne et qui a accepté, contre dix dinars, de nous montrer la partie la plus ancienne de la palmeraie, celle des fonduks de terre séchée où l’on stocke encore les dattes avant export.
Nous avons déjeuné dans un petit restaurant de la médina, sous une tonnelle — salade mechouia, couscous à l’agneau, thé aux pignons, vingt-cinq dinars pour deux. Le patron, qui parlait un français parfait hérité de son père, nous a recommandé Nefta pour l’après-midi plutôt qu’un musée de Tozeur qu’il jugeait « poussiéreux ». Il avait raison.
Nefta, à vingt-sept kilomètres à l’ouest de Tozeur par la GP3, est une autre oasis — plus petite, plus discrète, plus contemplative. Elle est traversée par une profonde dépression, la corbeille, que l’on domine depuis les terrasses hautes et où l’on aperçoit des centaines de palmiers serrés au fond. C’est l’une des vues les plus surprenantes du sud tunisien, et elle est rarement citée dans les guides. Nous y sommes restés une heure à la fin de l’après-midi, assis sur un muret de la terrasse d’un café tenu par deux vieux hommes qui jouaient aux dominos en silence, et nous n’avons rien photographié parce qu’il n’y avait rien à photographier — c’était la lumière qui comptait, et la lumière ne se photographie pas.
§ 4 — Douz, porte du Sahara
Nous avons dormi à Tozeur — dans une ancienne maison de notable reconvertie en maison d’hôtes au cœur du Ouled el-Hadef, trois cent vingt dinars la nuit, terrasse, piscine carrée dans un patio, petit-déjeuner aux dattes et au miel. C’est l’adresse la plus chère de la bobine, et c’est aussi la seule que nous recommandons sans réserve comme un but en soi.
Au matin, départ à six heures trente vers Douz par la C106 en sens inverse. Cent kilomètres, une heure quarante, le Chott traversé à nouveau mais à contre-jour cette fois — la lumière du matin tombe de face, le sel rougit, et la route paraît différente. Douz n’a rien à voir avec Tozeur. Ce n’est pas une ville de brique géométrique ; c’est une bourgade de sable, plate, étalée, qui se proclame depuis trente ans « la porte du Sahara ». La formule est exacte. Derrière les dernières maisons du sud de la ville, les dunes commencent — les premières dunes du Grand Erg Oriental, qui traverse la frontière jusqu’en Algérie et en Libye. On peut y marcher librement. Il faut seulement rester en vue de la ville, ou payer un guide local pour aller plus loin.
Le marché de Douz, le jeudi matin, est l’un des plus authentiques du sud tunisien. Marché aux dromadaires, marché aux dattes, marché aux tissus, et quelques étals de tapis noués dans les villages voisins. Nous y avons passé deux heures, acheté cent grammes de henné et un petit couteau à lame courte qui sert, paraît-il, à éplucher les figues de barbarie. Trente dinars le tout.
Nous avons pris, en fin de matinée, une piste de quelques kilomètres sur la C201 en direction de Ksar Ghilane — sans la faire entièrement, car la piste entre Douz et Ksar Ghilane est longue de cent trente kilomètres et exige un vrai 4×4 et un second véhicule. Nous avons roulé dix kilomètres, garé la voiture au bord de la piste, marché vingt minutes dans une étendue de caillasse et de petites dunes, et regardé vers le sud. C’était assez. Le Sahara tunisien est là, à portée immédiate, il suffit de savoir où s’arrêter.
— Voix off · Note de fin de bobine
« Un voyage ne finit pas là où la route s’arrête. Il finit au moment où l’on accepte de ne pas aller plus loin. »
§ 5 — Notes pratiques
Saison. Octobre à avril. L’été est impraticable pour ce plan : les températures dépassent cinquante degrés, le Chott devient dangereux, Douz ferme à demi. Les meilleures lumières sont en novembre et en mars, avec un ciel plus clair et des nuits fraîches qui permettent de dormir sans climatisation.
Itinéraire. Début à Gabès ou Tataouine (depuis le plan précédent) → Douz → traversée du Chott par C106 → Tozeur (étape) → Nefta → retour Tozeur → Douz → remontée vers Sfax ou Kairouan. Trois cent cinquante kilomètres, deux jours pleins.
Voiture. Un SUV léger est recommandé — pas pour le Chott ni pour les nationales, parfaitement lisses, mais pour la piste C201 vers Ksar Ghilane si l’on veut s’y aventurer, et pour la climatisation qui tient mieux la chaleur. Une compacte fait l’affaire si l’on renonce à la piste.
Essence. Stations-service à Douz, Kébili, Tozeur, Nefta. Refaire le plein à chaque ville. Entre Douz et Tozeur, une seule station ouverte de façon fiable, à mi-chemin sur le Chott. Ne jamais partir avec moins d’un demi-réservoir dans cette région.
Eau et chaleur. Trois litres par personne et par jour en saison chaude, même hors été. Partir au lever du jour, rouler jusqu’à onze heures, pause longue à l’ombre jusqu’à seize heures, reprise jusqu’au coucher. Ce rythme n’est pas négociable.
Hébergement. Tozeur pour la nuit principale, idéalement dans une maison du Ouled el-Hadef. Douz est possible si l’on veut faire le marché du jeudi, mais les adresses y sont plus simples. Éviter les hôtels-casinos de Tozeur en périphérie.
Pour aller plus loin. Ce plan clôt la Bobine V. Il se lit en miroir avec le Djerba et sud tunisien du plan précédent, qui en est l’autre face — le sud pierreux des ksour contre le sud sablonneux des oasis. Pour une lecture transversale avec le grand arc désertique, le désert de Merzouga et l’erg Chebbi au Maroc offre un contrepoint dunaire plus vaste, et notre carnet conduire dans le désert résume tout ce que nous avons appris, bobine après bobine, sur l’art modeste de ne pas s’ensabler.
— Fin du Plan 04. Fin de la Bobine V. Le sel s’est collé aux jantes.