
« Petra, c’est le Trésor en photo et tout le reste à pied — et tout le reste est plus grand que le Trésor. »
Nous avons passé trois jours à Petra, et au terme des trois jours nous avions vu peut-être un sixième du site. On le dit partout et c’est exact : Petra n’est pas un monument, c’est une ville. Une ville de soixante kilomètres carrés, taillée dans le grès par les Nabatéens entre le IVe siècle avant J.-C. et le IIe siècle de notre ère, abandonnée après une série de tremblements de terre, oubliée par l’Europe pendant mille ans, redécouverte en 1812 par un explorateur suisse nommé Burckhardt qui se faisait passer pour un pèlerin musulman. Ce qu’on voit sur les photos — le Khazneh, c’est-à-dire le Trésor, aperçu en fin de Siq — représente environ trois pour cent de ce qu’il y a à voir. Le but de ce plan est de parler du reste.
Nous ne raconterons pas l’apparition du Trésor au bout du Siq. Elle est extraordinaire, elle est connue, elle est reproduite jusque dans les films d’aventure des années quatre-vingt. Nous l’avons vécue comme tout le monde, avec la petite émotion obligée, et nous avons marché. C’est dans la marche que Petra prend sa vraie dimension. Et cette marche, il faut la planifier — sinon on en revient vidé, irrité par la foule et convaincu que ça ne valait pas le détour. Trois jours. Jordan Pass. Chaussures de marche, pas de tongs. Pas d’illusions sur la facilité.
§ Jour 1 — Le Siq, le Trésor, et ce qu’on ne voit pas
Premier jour, entrée à sept heures du matin, dès l’ouverture. Le parking de l’hôtel à Wadi Musa est à vingt minutes à pied de la porte principale ; si votre hôtel est plus éloigné, prenez un taxi, cinq dinars. À sept heures, il fait frais, la lumière est blonde, et la foule des tours-opérateurs ne franchit pas les portes avant neuf heures trente. Vous avez donc deux heures et demie pendant lesquelles le site est presque vide.
On descend d’abord un chemin large bordé de tombes djinn (grands cubes de pierre ornés), puis on aborde le Siq : un défilé étroit long de 1,2 kilomètre, haut par endroits de 180 mètres, que les Nabatéens ont équipé d’un système hydraulique encore visible par des canalisations taillées à mi-hauteur dans les parois. Il faut 25 à 40 minutes pour le traverser à pied, et c’est déjà une expérience en soi — à condition de ne pas se laisser doubler par les calèches qui font la navette au petit trot (bruyantes, dangereuses, et éthiquement discutables : nous ne les avons pas prises).
Au bout du Siq, le Khazneh. Nous y étions à huit heures. Il y avait six personnes sur la place. À neuf heures trente, il y en avait deux cents. À onze heures, six cents. La leçon est simple : plus on arrive tôt, moins on voit de monde, mieux on voit la pierre.
Mais ce que nous voulions voir ce jour-là, ce n’était pas le Trésor. C’était ce qu’il y a après. On continue la piste principale, on dépasse le théâtre romain (taillé directement dans la falaise, 7 000 places, jamais fini), on entre dans la Rue des Façades, on passe devant les tombes royales — la Tombe de l’Urne, la Tombe de la Soie, la Tombe Corinthienne, celles-là mêmes qu’on voit en arrière-plan de toutes les photos sans pouvoir les nommer. Elles sont gigantesques. La Tombe de l’Urne, en particulier, est une grotte immense qui servit plus tard d’église byzantine — on y lit encore des inscriptions grecques.
Puis on bifurque à gauche, et on monte vers le Haut Lieu du Sacrifice (en anglais : High Place of Sacrifice). C’est une ascension de quarante minutes par un escalier taillé dans la roche, 800 marches environ, qui débouche sur une esplanade à 1 035 mètres d’altitude. De là, vue à 360° sur Petra, le Wadi Musa, les montagnes du Wadi Araba au loin. Il y a, au sommet, un autel de pierre aux deux rigoles d’évacuation pour le sang — rappel assez cru que ce lieu était un sanctuaire actif où l’on sacrifiait des animaux, possiblement davantage. Peu de gens montent jusque-là, parce que l’effort dissuade : c’est précisément pour cela qu’il faut monter. Nous y sommes restés quarante minutes à manger deux sandwichs achetés la veille à Wadi Musa.
Redescente par l’autre versant (Wadi Farasa, sentier plus discret et plus long), qui vous fait retrouver la piste principale par un détour d’une heure et demie supplémentaire. Au total, jour 1 : environ dix-sept kilomètres de marche, 800 mètres de dénivelé positif cumulé. Retour à l’hôtel en milieu d’après-midi, douche, repos, deuxième avis.
Le soir : Petra by Night. C’est un spectacle organisé trois soirs par semaine — on traverse le Siq balisé de 1 500 bougies en verre, jusqu’à la place du Trésor éclairée par le même dispositif, et là un musicien bédouin joue du rababah pendant vingt minutes. C’est cher (17 dinars), c’est un peu théâtral, c’est indubitablement touristique — et c’est pourtant la seule manière de voir le Siq de nuit, légalement. Nous l’avons fait, nous ne le regrettons pas, mais nous ne le referions pas. Une fois suffit.
§ Jour 2 — Le Monastère (Ad Deir) par les 800 marches

Deuxième jour. C’est, pour nous, le jour le plus important de Petra — celui du Monastère, en arabe Ad Deir, qui est la plus grande façade taillée du site (cinquante mètres de large, quarante-cinq de haut), plus vaste encore que le Khazneh, et beaucoup moins visitée.
Il se mérite. Depuis la porte d’entrée, il faut environ deux heures trente de marche pour l’atteindre, dont la dernière partie consiste à gravir environ 800 marches creusées dans la roche par les Nabatéens eux-mêmes. C’est ce qu’on dit communément — nous les avons comptées par curiosité obstinée, et nous sommes tombés sur six cent cinquante et quelque, toutes irrégulières, de hauteur et de profondeur variables. Certains guides annoncent 850, d’autres 900. La vérité est quelque part dans cette fourchette ; peu importe. Ce qui importe, c’est que ces marches montent pendant quarante-cinq minutes par un sentier qui serpente entre les parois, avec des paliers, des éboulis, et quelques petits stands bédouins qui vendent du thé et des colliers de perles.
Nous avons fait l’ascension entre neuf et dix heures — il y avait déjà du monde, mais pas la foule. À onze heures, l’ombre matinale disparaît du versant et la chaleur devient sérieuse. Partez tôt. Emportez trois litres d’eau par personne et un chapeau. Les chaussures doivent tenir la cheville.
Arrivée sur le plateau du Monastère. La façade est face à vous, seule, dans un silence qui n’a rien à voir avec la place du Trésor. Devant, une terrasse large, quelques touristes dispersés, et — à cent mètres en face, en contrebas — un petit café-bédouin installé sur un promontoire d’où la vue sur le Monastère est la plus juste qui soit. Nous y avons bu un café cardamome à un dinar, assis sur une pierre, à regarder le vent déplacer imperceptiblement l’ombre de la façade. Une heure. Peut-être une heure et quart.
« Vous montez jusqu’ici pour voir. Le reste, ça descend tout seul. » — Bédouin du café en surplomb d’Ad Deir, qui sert des cafés depuis huit ans au même endroit
Derrière le Monastère, un sentier discret mène à deux belvédères : le premier, balisé “The Best View in the World” par des pancartes peintes à la main, ne décevra personne — on y surplombe le Wadi Araba, et par temps très clair on voit la pointe nord du golfe d’Aqaba à quatre-vingt kilomètres. Le second, quinze minutes plus loin, est à peu près identique et beaucoup plus calme. Nous y sommes restés jusqu’à une heure, à ne rien faire, à laisser la journée passer.
Redescente longue — compter 1h45 jusqu’à la sortie, parce que les jambes tremblent et qu’il faut ralentir dans les escaliers. Retour à l’hôtel, jour 2 : environ quatorze kilomètres, 600 mètres de dénivelé positif, les mollets endoloris pour deux jours.
§ Jour 3 — Little Petra (Siq al-Barid) et l’envers du site

Troisième jour. Après deux jours dans le site principal, nous avions besoin d’autre chose. Nous sommes allés à Little Petra, en arabe Siq al-Barid (« le Siq Froid », parce qu’il est étroit et dans l’ombre presque toute la journée). C’est un site nabatéen indépendant, à neuf kilomètres au nord de Petra par la route, accessible gratuitement — oui, gratuitement — et visité par un vingtième des touristes. On y arrive par une petite route goudronnée qui quitte Wadi Musa vers le nord-ouest. Parking libre. Pas de portail. Pas de tickets.
Little Petra est plus petit, plus intime, plus compréhensible. Un seul ravin d’environ 350 mètres, une dizaine de tombes, deux triclinia (salles de banquet), et — rareté — une fresque peinte sur le plafond d’une petite pièce, l’une des rares peintures nabatéennes encore visibles. Elle est partiellement effacée, mais on y devine des pampres de vigne, des amours, des masques de théâtre. Elle date du Ier siècle de notre ère, et elle témoigne de ce que Petra devait ressembler quand les façades étaient encore stuquées et colorées (parce qu’elles l’étaient, toutes, et nous les voyons aujourd’hui comme nous verrions une cathédrale sans ses vitraux).
Nous y avons passé deux heures. Il y avait trois autres visiteurs. Un bédouin vendait du thé sous un auvent. Un chat a dormi sur le plan que nous avions déplié sur une marche. C’était exactement le contraire du site principal, et exactement ce dont nous avions besoin après deux jours de foule discrète.
L’après-midi, nous sommes retournés une dernière fois dans Petra — pas pour un itinéraire précis, mais pour voir la rue à colonnades, le grand temple, et la Qasr al-Bint, le seul temple nabatéen encore en grande partie debout, non pas taillé dans la roche mais construit en blocs assemblés. Nous n’avions pas eu le temps d’y regarder calmement les deux premiers jours. On s’y est assis sur un mur bas, on a regardé le vent soulever la poussière entre les colonnes, et on est sorti à seize heures. C’est peut-être la meilleure chose que Petra vous donne, au terme du troisième jour : la permission de ne rien regarder et de seulement être là.
§ Notes pratiques
Jordan Pass. Indispensable. Petra 2 jours = 55 dinars seul ; le Pass 2-jours Petra coûte 75 dinars et inclut le visa + une trentaine d’autres sites. Le Pass 3-jours existe aussi. Petra by Night n’est pas inclus (17 dinars à part).
Hébergement à Wadi Musa. Éviter les hôtels à flanc de colline, trop loin de la porte. Préférer un hôtel à vingt-cinq minutes à pied ou moins de l’entrée. Budget : 40 à 80 dinars par nuit pour une bonne catégorie. Petit-déjeuner copieux, c’est important pour tenir la journée.
Chaussures et matériel. Chaussures de marche obligatoires — pas de baskets urbaines, pas de tongs. Chapeau. Trois litres d’eau par personne et par jour (un point d’eau au théâtre, un au café Nabatéen en bas du Monastère, rien entre deux). Crème solaire 50. Lampe frontale utile pour Petra by Night (on suit les bougies, mais les marches du Siq sont inégales).
Rythme recommandé. Jour 1 : Siq, Trésor, Haut Lieu du Sacrifice. Jour 2 : Monastère. Jour 3 : Little Petra le matin, retour libre dans le site principal l’après-midi. C’est le minimum honnête. Deux jours, si vous êtes pressés. Un jour, n’y allez pas — vous aurez l’impression d’avoir vu une façade et vous repartirez en vous demandant pourquoi on en fait tant.
Petra by Night. Lundi, mercredi, jeudi soir, 20h30. Billet séparé acheté le jour même à l’office de Wadi Musa.
Foule. Pire entre 10h et 14h. Arrivez à 7h ou à 14h30 (dernière entrée à 16h en avril, vérifier pour l’été).
Nourriture. Il y a quelques points de restauration dans le site (prix triplés, qualité médiocre). Prenez votre déjeuner dans un sac — sandwich, fruits, dattes — acheté à Wadi Musa la veille.
Prolonger. Petra se prépare par la Kings Highway, qui vous y dépose naturellement. Après Petra, on reprend la voiture et on descend au Wadi Rum — c’est la suite logique de la bobine, et le contrepoint désertique nécessaire après trois jours de pierre travaillée. Ceux qui s’intéressent aux villes saintes et à la couche islamique de la région trouveront une résonance curieuse dans Kairouan et les villes saintes de Tunisie, autre page de pierre et d’histoire longue.
— Fin du Plan 04. Six cent cinquante marches jusqu’au Monastère, comptées.