Plan 03 · BOBINE VII · Jordanie

MER MORTE

et Aqaba
[ 04 : 41 : 00 — 04 : 50 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Entre la Mer Morte et Aqaba, on perd 400 mètres d'altitude et deux couches de vêtements — c'est une descente, au sens strict. »

Distance400 km Durée2 j VéhiculeCompacte Timecode[ 04 : 41 : 00 — 04 : 50 : 00 ] TournageAvril MMXXV BobineBOBINE VII

Dépôt salin sur le rivage de la Mer Morte

« Entre la Mer Morte et Aqaba, on perd 400 mètres d’altitude et deux couches de vêtements — c’est une descente, au sens strict. »

Nous avons rejoint la Mer Morte depuis Amman, non pas en redescendant de Petra, mais en repartant d’Amman un autre jour, pour les besoins d’un plan qu’on voulait tourner propre. Cinquante-cinq kilomètres de l’aéroport, une heure et quart en voiture. La Dead Sea Highway — la Route 65 — serpente d’abord dans les collines arides à l’ouest d’Amman, puis plonge, au sens propre du terme : en vingt kilomètres, on passe d’une altitude de plus 800 mètres à moins 430 mètres. Les oreilles décompressent deux fois. La température, pour peu qu’on soit en avril, monte de sept degrés.

§ Descente vers la Mer Morte

La Mer Morte n’est pas un lac — c’est un bassin endoréique de soixante-sept kilomètres de long et, pour le moment, quinze de large. Pour le moment, parce qu’elle rétrécit. Chaque année, son niveau baisse d’un peu plus d’un mètre : l’eau du Jourdain, qui l’alimentait, est massivement détournée pour l’agriculture israélienne et jordanienne. On le voit de la route : des panneaux indiquant « plage » mènent à un vide de cailloux, parce que la plage est désormais à huit cents mètres en contrebas.

Nous n’avons pas cherché une plage privée d’hôtel cinq étoiles — elles existent, confortables, surfaites, et elles masquent mal la vérité désolée de l’endroit. Nous nous sommes arrêtés à Amman Beach, une plage publique gérée par la municipalité, dix dinars l’entrée, douches et vestiaires rudimentaires, et surtout un accès libre à la mer. C’était un jeudi, il y avait peut-être quinze personnes sur trois cents mètres de rivage. La boue noire qu’on se tartine sur la peau est disponible dans des seaux en plastique, gratuitement, et elle est authentique — ça se voit à l’odeur de pétrole léger.

On entre dans l’eau avec précaution. Le sel est si concentré (trente-quatre pour cent) qu’on ne coule pas : on flotte sans effort, les bras en croix, à cinquante centimètres au-dessus de la surface. C’est une sensation qu’on ne trouve nulle part ailleurs, et elle dure environ deux minutes avant qu’on se rende compte qu’on ne contrôle plus ses jambes — elles remontent automatiquement, il faut apprendre à pédaler pour se stabiliser. L’eau pique légèrement aux égratignures ; toute blessure, même microscopique, devient un point rouge. Et surtout : il ne faut pas s’en mettre dans les yeux. Nous en avons pris une goutte par mégarde et nous avons eu besoin de quinze minutes sous la douche pour retrouver un regard normal.

Employé d’Amman Beach, en nous tendant une bouteille d’eau douce : « Les premières fois, tout le monde met du sel dans l’œil. Les secondes fois, non. Il n’y a pas de troisième fois sans lunettes. »

Ce qu’on retient, au-delà de l’anecdote physique, c’est l’étrangeté du paysage. La rive est blanche — pas de sable, des dépôts salins en croûte épaisse, sculptés par les vaguelettes. Au loin, par temps clair, on voit les collines de Cisjordanie, à treize kilomètres. L’air tremble de chaleur même en avril. On dirait un lac sur une autre planète, qu’on aurait rempli de saumure. Nous sommes repartis en fin d’après-midi, les cheveux raides, la peau blanche par endroits.

Il existe, le long de la rive, des hôtels qui proposent des « spas Mer Morte » avec bassins privés, boue en pot et jus vert au petit-déjeuner. Nous n’avons jamais compris cette formule. La Mer Morte ne se laisse pas réduire à un soin du visage. Elle est un phénomène géologique qui s’effondre sous nos yeux, et lui ajouter une cabine de massage est une manière — pas méchante, mais sourde — de ne pas la voir. Préférez la plage publique, le sachet de boue improvisé, et le retour par la route plutôt que le cocon ouaté d’un resort.

§ Route du désert — Karak, Tafileh, Wadi Araba

Pier d'Aqaba au petit matin

Pour rejoindre Aqaba, nous avons choisi la Route 65, c’est-à-dire la Dead Sea Highway prolongée vers le sud, qui longe la rive est de la Mer Morte puis descend dans le Wadi Araba, cette dépression qui prolonge la vallée du Jourdain jusqu’au golfe d’Aqaba. C’est la route alternative à la Desert Highway (Route 15) et à la Kings Highway (Route 35) ; elle est moins connue, moins empruntée, et, pour qui aime les longues lignes désertiques à altitude zéro, elle est la plus silencieuse des trois.

Quatre cents kilomètres depuis Amman, trois cents depuis la Mer Morte. Le premier tiers, entre la Mer Morte et Safi, traverse une bande de palmeraies et de cultures maraîchères absurdes dans ce paysage — des tomates sous serre, à moins quatre cents mètres, arrosées par une eau qui vient de loin. Puis les palmeraies s’arrêtent d’un coup, et la route entre dans le Wadi Araba proprement dit : un fossé tectonique large d’une vingtaine de kilomètres, bordé à l’est par l’escarpement édomite et à l’ouest par le Néguev israélien (on le voit sans traverser — la frontière court au milieu du wadi). Il n’y a rien. Pas un village pendant soixante kilomètres. Deux postes de police. Une station-service abandonnée avec les pompes arrachées, à un endroit qu’aucune carte ne nomme.

Nous nous sommes arrêtés une heure à Wadi Feynan, une petite réserve archéologique connue pour ses mines de cuivre exploitées dès le Néolithique. Il existe, à côté, un écolodge isolé (nous n’y avons pas dormi, faute de temps) qu’on peut recommander pour ceux qui veulent briser le trajet : murs en pisé, panneaux solaires, douche solaire, pas d’électricité le soir, pain chaud au petit-déjeuner. On y arrive par une piste de neuf kilomètres — une compacte passe, lentement.

La route reprend, plate, droite, sans bruit. À Quweira, elle rejoint la Route 15 et les camions — on retrouve le fracas commercial juste au moment où la fatigue commence à monter. De Quweira à Aqaba, quarante-cinq minutes de plus, et la Mer Rouge apparaît en bas, à gauche.

Note de route, Wadi Araba, 14 h 10 : « On roule depuis deux heures sans croiser personne. Le GPS dit qu’il y a un village à vingt kilomètres à l’est, mais il n’y a rien sur la carte papier. On finit par douter du GPS. »

Le doute est, dans cette portion, une sensation agréable. On arrête la voiture au bord, on descend, on écoute le vent qui ne tape contre rien puisqu’il n’y a rien, on remonte dans la voiture avec cette conviction étrange qu’on vient de vérifier quelque chose sans savoir quoi.

§ Aqaba — port, plages et premier souffle de Mer Rouge

Aqaba est une petite ville portuaire de 150 000 habitants, la seule fenêtre maritime de la Jordanie. Elle a le charme résigné des villes-carrefour : elle est à la fois un port de commerce, une zone franche, une destination de plongée, et le point de passage vers l’Égypte (ferry quotidien vers Nuweiba) ou Israël (frontière terrestre à deux kilomètres). Elle n’est ni belle ni laide — elle est utile. Et le soir, sur la corniche, elle a la douceur paradoxale des ports : le vent tombe, la mer éclaire par en dessous, les lumières de la rive d’en face (Eilat) clignotent à cinq kilomètres comme une autre vie.

Nous y avons passé deux nuits dans un hôtel sans luxe de la corniche sud — nous tairons le nom, mais il suffit de chercher les hôtels à vingt minutes à pied du vieux port, côté plage publique, et d’éviter les resorts de la South Beach Road. Le matin, nous nous sommes levés tôt pour voir la corniche au petit jour, avant que les camions ne commencent à charger. Les bateaux de pêche rentraient. Un pêcheur vidait ses filets sur le quai, un chat à ses pieds. C’est la seule heure où Aqaba ressemble à ce qu’elle a été, il y a trente ans, avant les hôtels.

La plongée, pour ceux qui pratiquent, est l’autre bonne raison d’y venir. Les récifs coralliens de la rive jordanienne sont moins célèbres que ceux d’Égypte côté Sinaï, mais ils sont en meilleur état — moins fréquentés, mieux protégés depuis la création du parc marin d’Aqaba. Nous ne plongeons pas, nous avons seulement fait du snorkeling depuis la plage publique au sud du port, à hauteur du « Japanese Garden » : trois mètres de fond, coraux intacts, et un poisson-ballon qui nous a suivis cinq minutes. Compter cinq à dix dinars pour la location masque-tuba-palmes sur place.

Nous avons dîné les deux soirs au même petit restaurant de poisson du port, une terrasse sur laquelle on apporte ce qui a été pêché le matin : daurade, mérou, sardines. Salade fattouche. Bière israélienne importée — oui, elle traverse la frontière. Nous avons payé seize dinars à deux pour un repas complet, et nous sommes repartis le lendemain matin en pensant que la Mer Rouge commence à Aqaba comme elle finit à Taba : par des hôtels, et, juste derrière, par une ligne de récifs qui s’en moque.

§ Notes pratiques

Route 65 — Dead Sea Highway. Bon état, deux voies, peu de trafic au sud de Safi. Attention au passage à niveau du wadi Hasa (tronçon parfois en travaux). Pas d’ombre pour s’arrêter — prévoyez une bouteille d’eau fraîche par personne et par heure.

Essence. Stations à Sweimeh (près de la Mer Morte), Safi, puis rien pendant 120 km avant Quweira. Faites le plein à Safi.

Mer Morte. La plage gratuite d’Amman Beach suffit parfaitement. Douche obligatoire à la sortie de l’eau — le sel ronge la peau et les maillots. Pas de baignade en cas de plaie ouverte. Pas de lunettes de soleil dans l’eau : elles s’oxydent en dix minutes. Crème solaire indice 50 — le rayonnement à moins quatre cents mètres, même filtré par l’épaisse couche atmosphérique, reste élevé en milieu de journée.

Aqaba. Jordan Pass non valable (c’est une zone franche avec son propre régime). Hôtels de 40 à 150 dinars la nuit pour du convenable, davantage pour les resorts du nord. Parkings gratuits dans la ville ancienne. Attention à la zone portuaire : interdite aux piétons après 19 h.

Prolonger le voyage. Depuis Aqaba, trois suites possibles : retour par la Desert Highway vers Amman, qu’on vous racontera dans le Plan 05 ; passage en Égypte par ferry vers Nuweiba, pour rejoindre la côte de la Mer Rouge — Hurghada à Marsa Alam ; ou retour au Wadi Rum pour une deuxième nuit si vous en avez gardé le goût.

Fin du Plan 03. Le sel colle aux semelles.

— Fin du Plan 03. Le sel colle aux semelles.