Plan 02 · BOBINE VII · Jordanie

WADI RUM

bivouac sous les étoiles
[ 04 : 29 : 00 — 04 : 41 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Au Wadi Rum, l'étoile la plus brillante n'est pas la première — c'est la cinquième, celle qui arrive quand on a cessé de compter. »

Distance120 km Durée2 j VéhiculeVoiture rendue à Rum Village + 4×4 bédouin Timecode[ 04 : 29 : 00 — 04 : 41 : 00 ] TournageAvril MMXXV BobineBOBINE VII

Monolithe du Wadi Rum au lever du soleil

« Au Wadi Rum, l’étoile la plus brillante n’est pas la première — c’est la cinquième, celle qui arrive quand on a cessé de compter. »

Nous sommes arrivés à Rum Village un jeudi en fin d’après-midi, par la petite route goudronnée qui bifurque de la Desert Highway au niveau du poste de contrôle. Cent vingt kilomètres depuis Petra, pas un de plus. Le village est minuscule — deux rues, une mosquée, un comptoir du Wadi Rum Protected Area où l’on paie l’entrée (cinq dinars, inclus dans le Jordan Pass), et une rangée de 4×4 à plateau garés le long d’un mur de parpaings. Nous avons laissé la compacte sur le parking de l’office — la suite se fait en pick-up, en dromadaire, ou à pied ; la voiture, elle, n’a plus sa place.

Le Wadi Rum n’est pas un désert au sens égyptien du mot. Ce n’est pas un océan de sable. C’est un vaste couloir de soixante-dix kilomètres de long, bordé de monolithes de grès rouge et de falaises de granit qui montent droit à sept cents mètres au-dessus du fond. Le sol est orange, couleur terre de Sienne brûlée, et il est jonché de petits blocs que le vent a arrondis depuis le Pléistocène. Lawrence d’Arabie, qui y a campé en 1917, a décrit l’endroit comme « vaste, résonnant et divin » — c’est le genre de phrase qui oblige, quand on y arrive, à se taire dix minutes.

§ Arrivée à Rum Village — et la décision qu’il faut prendre

Il faut choisir, à Rum Village, entre trois formules. La première : un tour de quelques heures, qui vous ramène à Rum le soir — excellent si vous n’avez pas le temps de dormir, médiocre si vous venez pour le Wadi Rum et non pour la photo. La deuxième : une nuit dans un camp de la zone touristique, ceux qu’on voit en photo, avec des tentes blanches alignées, un générateur, et un dîner pour quarante. La troisième : une ou deux nuits dans un camp bédouin discret, à une heure de piste de Rum Village, dans la zone protégée proprement dite. C’est ce que nous avons choisi.

Nous n’endossons pas un camp en particulier. Il y en a une dizaine qui méritent la confiance, et chacun dépend de la famille qui le tient. La règle que nous recommandons est de passer par l’office du tourisme de Rum Village — pas par un rabatteur à Petra, pas par un site qui promet des « bubble tents Instagram ». Sur place, demandez un camp appartenant à une famille du Wadi Rum, à l’écart du circuit classique, et précisez que vous voulez marcher au moins deux heures le lendemain matin.

Notre conducteur s’appelait Mahmoud. Il nous attendait à seize heures sous un auvent de tôle, avec un Toyota Land Cruiser de 1997 qui avait le plancher percé, le pare-brise étoilé et une essence quasi pleine. Nous avons chargé deux sacs, trois litres d’eau, un duvet chacun (le nôtre — il en prêtait aussi), et nous sommes partis à dix-sept heures pile, le soleil au trois-quarts.

Mahmoud, V.O., tandis que le pick-up quitte le village : « Ce soir, on mange vers huit heures. On regarde les étoiles vers dix. Si vous avez froid, on a une couverture en plus. Si vous voulez dormir dehors, on vous sort le matelas. Nous, on ne fait rien d’autre qu’être là. »

§ Le 4×4 bédouin et la piste

Traces de pneus contournant un bloc

Pendant les vingt premières minutes, la piste est encore un couloir large et plat entre deux massifs — celui de Jebel Rum à droite, celui d’Al Ishrin à gauche. Le vent pousse, les ombres s’allongent, et le Land Cruiser avance à trente à l’heure, fenêtres ouvertes. Puis, sans prévenir, Mahmoud a pris à angle droit dans un axe plus étroit. Nous avons roulé encore trente minutes. Les monolithes changent de forme tous les kilomètres : une coque de bateau ici, une tête de taureau là, une tour de quarante mètres dont la base est érodée comme un sablier. Nous avons arrêté devant une inscription nabatéenne gravée sur une paroi — des chameaux, des cavaliers, un alphabet ancien — et Mahmoud a coupé le moteur.

« Mon arrière-grand-père savait lire ça », a-t-il dit, en haussant les épaules. « Mon grand-père, un peu. Mon père, non. Moi, rien. » Il l’a dit sans tristesse, comme on constate une dune qui a bougé.

Nous sommes repartis, et à dix-neuf heures nous étions au camp : six tentes de toile noire, basses, alignées contre une falaise qui nous protégeait du vent du nord-ouest. Une tente plus grande servait de cuisine et de salle à manger. Un feu de branches d’acacia avait été allumé devant la cuisine. Une bouilloire noircie. Deux chats de camp, maigres et dignes. Personne d’autre — nous étions les seuls clients ce soir-là.

§ Nuit au camp

Feu de camp, bouilloire, nuit

Le dîner a été servi vers vingt heures : un zarb, plat bédouin cuit sous le sable dans un four de pierre et de braise. Poulet, agneau, carottes, oignons, pommes de terre, gâté d’un pain rond cuit sur le rebord d’une pierre. On nous a servi du thé à la sauge sucré cinq fois en deux heures — c’est le débit normal, et on s’y habitue vite. Pas d’alcool ; nous n’en avions pas apporté, par politesse, et nous ne l’avons pas regretté. À vingt-et-une heure trente, Mahmoud a jeté un dernier fagot dans le feu et il est parti rejoindre deux cousins qui dormaient à l’écart, sous une bâche, dans ce qui ressemblait à une conversation interminable à voix basse.

Nous avons marché cent mètres en dehors du halo du feu, et nous avons levé la tête.

Le silence, ici, a une épaisseur qu’on entend — et les étoiles, une profondeur qui empêche de fixer un seul point.

La Voie lactée passait au-dessus du camp en une bande dense, précise comme une tranche de pain. On voyait Mars rose vif, Jupiter plus haut à l’est, et cinquante-sept satellites en l’espace d’un quart d’heure — dont une traînée de Starlink en enfilade, bas sur l’horizon, qui nous a arraché un petit rire amer (nous n’y pouvons rien, et pourtant nous sommes venus pour l’autre ciel, le vrai). Nous sommes restés dehors jusqu’à minuit, enveloppés dans les couvertures supplémentaires que Mahmoud nous avait sorties. La température est tombée à environ 5 °C. En avril, au Wadi Rum, il faut prévoir un polaire et une veste coupe-vent, même si à midi on est en T-shirt.

§ Matin, marche, retour

Nous avons dormi dans la tente, pas dehors — un choix de paresse que nous avons un peu regretté. Réveil à cinq heures cinquante, avant le soleil, pour voir la première lumière frapper la falaise au-dessus du camp. C’est le moment qu’il faut attraper : une dizaine de minutes pendant lesquelles le grès passe du violet au cuivre puis au rouge saturé, et puis c’est fini, la lumière devient simplement du jour.

Mahmoud nous avait promis une marche, et il a tenu parole : deux heures à pied, en suivant un canyon latéral qui s’élevait doucement jusqu’à un col bas, puis redescendait par l’autre versant. Nous avons croisé un troupeau de chèvres et leur bergère, saluée de loin, et un couple d’Allemands en randonnée d’une semaine avec un guide à dromadaires. Le plaisir de cette marche tient à ce que le Wadi Rum, vu à pied, change de nature : en pick-up, on traverse des paysages ; à pied, on entre dedans.

Nous sommes rentrés à Rum Village à onze heures. La compacte nous attendait sur le parking poussiéreux, exactement où nous l’avions laissée, et nous avons payé Mahmoud cash — quatre-vingts dinars par personne pour la nuit, le transport et les repas, ce qui est un tarif honnête pour un camp non touristique en 2025. Nous avons repris la route vers le sud, direction Aqaba, avec une seule certitude : nous étions venus voir les étoiles et nous avions vu un feu de camp. Les étoiles étaient le décor. Le feu était le reste.

§ Notes pratiques

Durée. Une nuit minimum. Deux nuits pour un vrai rythme (marche le deuxième matin, pick-up réduit au strict nécessaire). Trois, seulement si vous aimez le silence au-delà du raisonnable.

Camp. Réserver depuis Rum Village auprès de l’office, ou par un contact bédouin recommandé par votre hôtel à Petra. Compter 60 à 100 dinars par personne et par nuit, tout compris (tente, repas, 4×4). Les « luxury bubble tents » coûtent deux à quatre fois plus et ne sont pas un camp bédouin — ils en sont l’inverse.

Ce qu’il faut apporter. Eau supplémentaire (le camp en fournit mais peu), lampe frontale, polaire, gants légers pour la nuit en hiver, crème solaire, chargeur externe (pas d’électricité au camp la nuit), duvet si vous voulez dormir dehors.

Voiture. Laissez-la sur le parking de l’office de Rum Village. Il est surveillé, fermé la nuit, gratuit si vous êtes client d’un camp. Ne tentez pas d’entrer dans la zone protégée avec une voiture de location — c’est interdit, et aucune assurance ne couvre.

Saison. Mars à mai, septembre à novembre. Juin-août, trop chaud. Décembre-février, froid mordant la nuit (proche de 0 °C), mais ciel souvent plus net.

En écho. Nous renvoyons à Wahiba Sands, notre nuit dans le désert en Oman — pas le même désert, pas le même silence, mais le même type d’exercice : rester immobile jusqu’à ce que les étoiles changent de place. Avant le Wadi Rum, vous serez passés par la Kings Highway ; après, descendez vers la Mer Morte et Aqaba.

Fin du Plan 02. On a dormi cinq heures. On a regardé le ciel pendant dix.

— Fin du Plan 02. On a dormi cinq heures. On a regardé le ciel pendant dix.