
« Parfois, la belle route n’est pas la bonne — et la Desert Highway est là pour le rappeler, sobrement. »
La Desert Highway — la Route 15 des panneaux jordaniens — est la route dont personne ne parle, et c’est pour cela que nous lui consacrons ce plan. Elle relie Amman à Aqaba en trois cent vingt kilomètres d’asphalte presque rectiligne à travers le plateau basaltique qui occupe tout l’est du pays. Elle est sans relief, sans monuments, sans détour, et elle est — pour qui doit rentrer, rattraper un vol, ou simplement souffler après quinze jours d’itinéraires complexes — la route la plus utile de Jordanie. Nous l’avons prise un samedi à neuf heures du matin depuis Aqaba, direction Amman, en marche arrière par rapport au sens narratif de la bobine : parce qu’il faut savoir reconnaître qu’une route-outil n’est pas une route-récit, et qu’elle mérite quand même son plan.
§ Quand choisir la Desert Highway
On ne prend pas la Desert Highway pour le paysage. On la prend pour trois raisons précises.
Première raison : le temps. 320 km en environ 3h30 de conduite nette, contre 280 km et deux à trois jours sur la Kings Highway. Si votre vol décolle d’Amman à 18h et que vous êtes à Petra à 11h, vous n’avez pas le choix — c’est Desert Highway, sinon vous dormez à l’aéroport.
Deuxième raison : la fatigue. Après dix ou douze jours de Jordanie — Kings Highway, Wadi Rum, Mer Morte, Petra en trois jours — il est possible que vous n’ayez plus envie d’une seule lacet, d’un seul village, d’un seul panneau à lire. La Desert Highway, dans ce cas, est un sas de décompression. Quatre heures sans décision à prendre, sans virage serré, sans marchand de souvenirs à contourner. C’est reposant, au sens le plus littéral du terme.
Troisième raison : le transport. C’est la route des camions. Si vous avez le goût discret des pays qu’on traverse, il y a quelque chose d’instructif dans ce ruban d’asphalte : les semi-remorques qui descendent d’Amman vers le port d’Aqaba, chargés de marchandises en transit vers l’Arabie saoudite, l’Irak, l’Iran — et ceux qui remontent, chargés de produits débarqués du golfe. La Jordanie, ici, apparaît pour ce qu’elle est aussi : un couloir logistique régional. La Kings Highway est son passé ; la Desert Highway est son présent administratif.
Ce qu’on ne prend pas la Desert Highway pour : les photos. Elle n’en offre aucune. C’est une route de métier.
Et pourtant nous l’avons trouvée, à l’expérience, plus instructive qu’on ne le dit. Entre Amman et Qatrana, le plateau est encore vert par plaques — moutons, citernes de collecte d’eau, quelques plantations d’orge chétive. Plus on descend, plus le sol vire au basalte noir, criblé de blocs posés par des éruptions antiques. Les villages bordent la route comme des échoppes le long d’un canal : ils vivent du passage, et on le voit à leurs façades, toutes tournées vers l’asphalte, comme si on leur avait demandé de rester polis avec les camions. Il y a, dans cette honnêteté sans charme, un témoignage du pays qu’on n’aurait pas vu sur la Kings Highway.
§ Les trois arrêts utiles

Trois cent vingt kilomètres en ligne quasi droite, c’est long quand il n’y a rien. Il y a pourtant trois arrêts qui valent la peine — ou qui, à tout le moins, empêchent le convoi de sombrer dans la somnolence.
Arrêt 1 — Qatrana. À 95 km au sud d’Amman, juste après la jonction avec la Route 35 qui descend de la Kings Highway. Qatrana est une petite ville sans charme particulier, mais elle possède un fort ottoman du XVIe siècle, construit sur la route du pèlerinage vers La Mecque (le Darb al-Hajj), et qui servit de relais aux caravanes de hajjis jusqu’en 1918. Il est au bord de la route, on le voit depuis la voiture, l’entrée est libre. Cinq minutes de visite honnête. Vingt si vous aimez les structures défensives simples et les escaliers qui ne mènent plus à rien. Café à côté, correct.
Arrêt 2 — Ma’an. À 210 km au sud d’Amman, c’est la principale ville de la route, la capitale administrative du sud jordanien, environ 50 000 habitants, et surtout : la dernière station-service sérieuse avant Aqaba (ou la première, selon votre sens). Nous avons fait le plein ici, dans les deux directions, les deux fois. Essence, café, toilettes, un magasin de pneus, et — bizarrement — une boutique de pâtisseries arabes qui vendait des knafeh remarquables, filaments de fromage au sirop, dans une vitrine réfrigérée couverte de mouches qu’un ventilateur chassait à temps partiel. Nous en avons acheté deux. Nous n’avons aucun regret.
— Pâtissier du comptoir de Ma’an, en nous regardant choisir : « Les knafeh, c’est mieux le matin. L’après-midi, le sirop a bu le fromage. Vous êtes à quelle heure ? Dix heures ? Parfait, mangez-en deux. »
Nous en avons mangé deux. Il avait raison.
Arrêt 3 — L’embranchement de Ras an-Naqab. À 260 km au sud d’Amman, après Ma’an, la Desert Highway franchit un seuil — le fameux escarpement de Ras an-Naqab, une ligne de falaises qui marque le bord sud du plateau. La route descend alors en lacets (environ 600 mètres de dénivelé) vers la plaine du Hisma, dans laquelle on aperçoit, à l’ouest, les monolithes du Wadi Rum. Il y a un belvédère à côté d’une station-service, avec quelques tables en tôle sous un auvent. C’est le seul moment où la Desert Highway devient un paysage. Quinze minutes d’arrêt suffisent. Un thé à la menthe sucré, la vue sur cinquante kilomètres de désert, et on repart.
§ Arrivée à Aqaba (ou retour à Amman)
Après Ras an-Naqab, les soixante derniers kilomètres jusqu’à Aqaba descendent progressivement. La route redevient droite, les camions se font plus nombreux, et on arrive en ville par le nord, au niveau de la zone franche, vers 13 h 30 si l’on est parti d’Amman à 9 h avec une heure d’arrêts cumulés.
Nous, nous faisions le trajet dans l’autre sens — Aqaba vers Amman. Partis à neuf heures, arrivés à l’aéroport Queen Alia à treize heures vingt, pile à temps pour rendre la voiture, nettoyer le sable du Wadi Rum qui s’était incrusté dans les tapis de sol, et rendre la clé sans histoire. Plein fait à Ma’an pour éviter de payer l’essence plus cher à la station aéroport. Kilométrage final du carnet de route : 1 447 km en quatorze jours. Moyenne d’essence : 5,9 L / 100 km sur la compacte. Consommation d’arrêts imprévus : considérable. Consommation de thé à la menthe : non quantifiable.
La dernière heure, dans le silence de la climatisation, on repasse le film en arrière. Les marches d’Ad Deir. Le feu de camp de Mahmoud. La boue noire de la Mer Morte. Les mosaïques de Madaba. Les lacets du Wadi Mujib. Les knafeh du comptoir de Ma’an. C’est, au fond, le rôle de la Desert Highway : elle ne crée rien, elle laisse le reste monter tout seul. Elle est ce sas où ce qu’on a vu pendant deux semaines finit par trouver sa forme. Et quand le panneau Amman 30 km apparaît sur un portique, on se surprend à espérer un dernier arrêt pour faire durer — alors qu’il n’y a rien à faire durer, puisque tout est déjà bu.
§ Notes pratiques
Essence, police, vitesse.
- Essence. Stations à Amman (plein au départ), Qatrana (95 km), Ma’an (210 km), Ras an-Naqab (260 km), Aqaba. Ne jamais laisser la jauge descendre sous le quart entre Ma’an et Aqaba — quatre-vingts kilomètres sans station si vous ratez Ras an-Naqab. Prix : environ 1,05 à 1,10 dinar le litre de sans-plomb en avril 2025.
- Police. Nombreux postes de police sur la Desert Highway. On vous demande presque systématiquement le passeport et le contrat de location de la voiture. Gardez-les accessibles. Saluez poliment, en arabe si possible (as-salam aleykoum), n’essayez pas de blaguer — les policiers jordaniens sont courtois mais ne sourient pas en service. Le contrôle dure deux minutes.
- Vitesse. Limitée à 110 km/h sur la plus grande partie du tracé, 80 ou 90 km/h à l’approche des villages. Radars fixes à proximité de Qatrana et de Ma’an. Les camions roulent à 80, et il est déconseillé de les doubler en file continue (zone de ligne blanche longue) — c’est l’infraction la plus sanctionnée du pays.
Durée réelle. 3h30 de conduite nette d’Amman à Aqaba, 4h30 à 5h en comptant les trois arrêts décrits plus haut et un déjeuner léger. Ne surestimez pas votre vitesse moyenne : les camions freinent la colonne, les portions à 80 km/h sont plus longues qu’il ne paraît.
Confort. Climatisation indispensable d’avril à octobre (au-delà de 35 °C dès onze heures en plein été). Lunettes de soleil polarisantes utiles contre la réverbération. Prévoir des litres d’eau à portée de main — dans les bouteilles qui ont été mises au frais à la station-service d’Amman avant le départ.
Que faire en combinaison. Si vous avez fait la Kings Highway à la descente et Petra, la Desert Highway est la route de retour logique après deux nuits au Wadi Rum ou la Mer Morte et Aqaba. Vous aurez alors fait le tour — lent d’abord, rapide pour finir, comme il faut. Pour celles et ceux qui poursuivent ensuite vers le Golfe, la suite logique est la traversée Dubaï → Abu Dhabi au volant : deux routes rapides, deux pays, une même idée du ruban d’asphalte qui tient un territoire ensemble.
— Fin du Plan 05. Fin de la Bobine VII. Station-service de Ma’an, 15 h 20.