Voix off — Ouverture du plan
« Entre Dubai et Abu Dhabi, l’autoroute est une rhétorique — elle ne ment pas, mais elle appuie. »

Nous sommes partis de Dubai Marina à cinq heures quarante, Range Rover noire, deux cafés à emporter trop chauds, la Sheikh Zayed Road vide comme elle ne l’est jamais. Cent quarante kilomètres plus loin, Abu Dhabi. En voiture lente, ce trajet se fait en une heure vingt ; en voiture raisonnable, en une heure trente ; en voiture honnête, en deux heures, parce qu’on s’arrête. Ce sont les arrêts qui font le plan. L’autoroute elle-même n’est pas le sujet — elle est la scène de transition, le travelling qui prépare la coupe.
La plupart des visiteurs font ce trajet en taxi, en bus, en Uber — parfois en voiture avec chauffeur, les yeux sur le téléphone, sans rien voir du pays qui défile. Nous pensons que c’est une erreur. Entre Dubai et Abu Dhabi, il y a exactement ce qu’il faut de désert, d’échangeurs absurdes, de panneaux bilingues et de stations-service climatisées pour comprendre la grammaire du pays. On ne la comprend pas en avion ; on la comprend en tenant le volant.
Sortir de Dubai — l’heure et la voie
Le premier art du plan tient dans le choix de l’heure. À sept heures trente du matin, la E11 à la sortie de Business Bay est un embouteillage — les expats qui descendent vers Abu Dhabi, les camions qui montent vers Sharjah, une atmosphère qui n’a rien de cinématographique. À cinq heures quarante, c’est un autre film : la ville dort encore, les voies sont libres, et la lumière qui se lève sur les tours derrière la Downtown donne à l’autoroute une qualité graphique rare. Nous recommandons de partir avant six heures en semaine, avant sept heures le vendredi.
La sortie se fait par la Sheikh Zayed Road — elle change trois fois de nom sans jamais cesser d’être la même route. Dubai Mall à gauche, Burj Khalifa qui se découpe à droite, l’aéroport d’Al Maktoum qu’on longe vaguement, et très vite, une première vérité : dès qu’on a passé Jebel Ali, la ville s’efface. À cinquante kilomètres du centre, la E11 traverse un paysage plat qui n’est déjà plus urbain sans être encore désertique — une zone intermédiaire, poussiéreuse, scandée par des lampadaires impeccables et des panneaux solaires au sol. C’est, de notre point de vue, l’endroit le plus honnête du pays : celui où le désert attend que la ville s’éloigne pour reprendre sa place.
Petit point pratique sur les péages. Dubai utilise le système Salik (AED 4 par portique, quatre portiques entre Marina et la sortie sud). Abu Dhabi utilise Darb (AED 4 par portique en heure de pointe, sinon AED 2). Si vous louez la voiture à Dubai, tout est géré automatiquement par le loueur — vérifiez que votre contrat l’inclut, sinon les frais s’ajoutent à la restitution avec des pénalités calculées au dirham. C’est la petite chose que personne ne vous dit au comptoir et qui transforme une addition à la fin du séjour.
Arrivée Abu Dhabi — Corniche et Grande Mosquée
À Shahama, à vingt kilomètres au nord d’Abu Dhabi, la E11 se dédouble. On peut filer droit sur l’île via le Sheikh Zayed Bridge, ou prendre la Saadiyat Island — l’île des musées, Louvre Abu Dhabi en particulier — par la E12. Nous conseillons, pour un premier passage, d’entrer par Saadiyat. Le Louvre Abu Dhabi, à l’intérieur comme à l’extérieur, mérite qu’on s’arrête une heure et demie, pas plus. La coupole en filigrane métallique de Jean Nouvel, seule, vaut le détour — elle projette au sol une géométrie mouvante qui n’existe nulle part ailleurs.

La Corniche d’Abu Dhabi, elle, se prend en voiture d’abord — huit kilomètres de front de mer qui bordent la ville du nord au sud. Rouler dessus en fin d’après-midi, fenêtres ouvertes, avec la mer à droite et les tours à gauche, est une expérience qu’aucun taxi ne donne : on voit la ville respirer, on voit les joggeurs, les familles émiriennes qui pique-niquent sur la pelouse à dix-huit heures, les petits stands de café karak. Garez la voiture vers Al Kasir, descendez vingt minutes à pied. C’est ainsi qu’on comprend qu’Abu Dhabi n’est pas Dubai — c’est plus lent, plus construit, moins ambitieux dans le vertical, plus assumé dans l’horizontal.
Pour la Grande Mosquée Sheikh Zayed, il faut prévoir. Entrée libre mais contrôlée, tenue stricte (femmes en abaya fournie, hommes manches et pantalon longs), billets en ligne obligatoires depuis MMXXIV. Parking gratuit, immense, bien indiqué depuis la E11. Nous y sommes allés à seize heures — une erreur. La lumière est plus belle à dix-sept heures trente, quand le marbre blanc vire au rose et que les 82 coupoles prennent leur plein relief. Comptez deux heures de visite, une de plus si vous voulez tout voir.
Deux adresses à Abu Dhabi
Nous ne faisons pas de guide d’adresses exhaustif — deux suffisent. Pour dormir : le Jumeirah at Etihad Towers, dix-huitième étage minimum, vue sur la Corniche et la mosquée qui s’allume au coucher du soleil. AED 900–1400 la nuit selon la saison. Ce n’est pas l’hôtel le plus cher d’Abu Dhabi, c’est l’un des seuls qui donne à voir la ville plutôt que lui-même. Pour manger : Mijana, un libanais discret dans l’Emirates Palace, pas celui des listes Condé Nast, celui qu’on ne trouve qu’en passant devant deux fois. Kibbeh nayeh, tabouleh, poisson grillé, AED 400 à deux avec du vin. Nous y sommes retournés deux soirs de suite.
Un bon hôtel ne se mesure pas à son prix, mais à ce qu’il cache et à ce qu’il montre.
À ce stade du plan, nous avons roulé 160 kilomètres (140 sur l’autoroute, 20 dans Abu Dhabi), bu quatre cafés, payé AED 28 de péages, et compris que ce pays ne se comprend pas en un jour. C’est pourquoi nous conseillons de dormir une nuit à Abu Dhabi plutôt que de rentrer dans la journée — le retour au crépuscule sur la E11, avec la ligne de Dubai qui grandit à l’horizon, est l’un des plans les plus beaux de la bobine. Il faut le tourner.
Le retour — et ce que le trajet change
Nous sommes repartis le lendemain après-midi, après un déjeuner rapide sur Saadiyat. Seize heures quarante à la sortie de l’île, dix-huit heures quinze aux premières tours de Dubai. Le soleil tombait à droite, la mer étroite à gauche, et la E11 s’éclairait progressivement — un lampadaire sur trois d’abord, puis tous, comme un générique qui démarre à mesure qu’on approche de la scène suivante.
L’autoroute, c’est la distance physique du pays ; le dialogue, c’est sa distance mentale.
C’est dans ce retour qu’on rencontre parfois le dialogue le plus simple du plan. À la station-service ENOC du kilomètre 90, un vieux mécanicien pakistanais avait soulevé le capot d’une Toyota Land Cruiser poussiéreuse de quelqu’un d’autre. Nous lui avons demandé l’heure. Il a souri.
Le mécanicien à Hatta, quelques jours plus tard — V.O. — Les gens viennent aux Émirats pour Dubai. Moi, je leur dis : prenez une voiture, allez à Liwa. Là-bas, vous verrez le pays. Ici, vous verrez seulement ce qu’ils veulent vous montrer.
Notes pratiques
Carburant : Special 95, AED 2.95 le litre environ (il varie chaque mois, consultez ADNOC ou ENOC avant de partir). Le plein d’une Range Rover coûte entre AED 180 et 220. Comptez un demi-plein pour le trajet aller-retour Dubai–Abu Dhabi.
Vitesse : 120 km/h officiellement sur la E11, avec la tolérance de 20 km/h (les radars se déclenchent à 141 km/h). Ne dépassez pas. Les amendes émiriennes sont sévères et elles vous suivent chez le loueur — AED 600 pour un excès de 60 km/h, AED 3 000 pour 80, plus confiscation possible au-delà. La Range Rover tient sans effort le 140 — c’est précisément pour cela qu’il faut tenir le pied gauche sur la discipline.
Assurance et franchise : vérifiez bien le contrat. La plupart des loueurs émiriens fournissent une couverture de base à AED 1 500–3 000 de franchise. Pour une Range Rover ou une SUV premium, souscrivez le zéro franchise — la différence se paie en une seule tôle. Nous avons utilisé le loueur de l’hôtel ; ce n’est pas le moins cher, c’est le plus rapide, et sur un plan d’un jour, ça compte.
Radio : 104.1 FM, Virgin Dubai, pour l’anglais — la seule station qui ne coupe pas la musique toutes les trois minutes pour de la publicité. En arabe, 100.5 Noor Dubai passe du classique égyptien à l’aube. C’est le genre de détail que nous notons parce qu’à 6 heures sur une autoroute vide, il fait toute la différence entre un trajet et un moment.
Et pour finir, une recommandation qui n’est pas négociable : faites ce trajet au moins deux fois. Une fois dans chaque sens. Le pays ne se révèle pas au premier voyage. Il attend que vous l’ayez vu depuis les deux bouts — et alors seulement, il consent à ressembler à autre chose qu’à un décor.
Détour recommandé — Al Ain, si l’on a une journée de plus
Si vous avez un jour supplémentaire, nous recommandons de ne pas rentrer directement de Abu Dhabi à Dubai. À la place : descendre de Abu Dhabi vers Al Ain, à 150 kilomètres à l’est par la E22, puis remonter vers Dubai par la E66. Un triangle de 400 kilomètres en tout, une journée pleine, et surtout une respiration qui change complètement le rythme du plan. Al Ain est la quatrième ville du pays, capitale culturelle, celle que l’on appelle la ville-jardin. Palmeraies classées UNESCO, souk aux chameaux du vendredi matin (qui se tient encore, et vaut l’arrêt), fort Al Jahili et — la raison principale du détour — Jebel Hafeet, une montagne de 1 240 mètres surmontée d’une route de lacets que Guinness a longtemps classée parmi les plus belles routes automobiles au monde.
Monter Jebel Hafeet en fin d’après-midi, en Range Rover ou en n’importe quelle voiture qui tient la pente, est l’une des trois meilleures choses à faire dans le pays. Vingt-et-un virages, douze kilomètres de montée, une route parfaite, pas de camions, et au sommet une plateforme publique avec une vue qui enjambe les Émirats et Oman. À dix-sept heures en hiver, la lumière rase les pics d’Oman à l’est et le plat désert à l’ouest. Descendre au coucher du soleil, phares allumés, avec les lampadaires de la route qui s’illuminent en rythme avec la descente — c’est, dans la catégorie plaisir pur de conduite, l’un des meilleurs quart d’heure que les Émirats puissent offrir. Nous ne l’avons pas mis en plan à part parce qu’il tient dans une journée et ne nécessite pas de nuit supplémentaire — mais c’est le genre de détour qui transforme un Plan 01 en souvenir durable.
— Fin du Plan 01. Salik paye les voies, Darb paye le reste.