Plan 03 · BOBINE VIII · Émirats arabes unis

LIWA → RUB AL-KHALI

à la lisière du Quart Vide
[ 05 : 30 : 00 — 05 : 40 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Liwa est la porte du Rub al-Khali — et quand on est devant une porte comme celle-là, on hésite à entrer. »

Distance500 km Durée2 j VéhiculeToyota Land Cruiser 300 Timecode[ 05 : 30 : 00 — 05 : 40 : 00 ] TournageJanvier MMXXVI BobineBOBINE VIII

Voix off — Ouverture du plan

« Liwa est la porte du Rub al-Khali — et quand on est devant une porte comme celle-là, on hésite à entrer. »

Crête de dune rouge à Tel Moreeb au lever du soleil, ligne d'ombre nette qui partage la dune en deux, aucune trace humaine, grain de sable en premier plan net, ciel cobalt en arrière-plan

Nous sommes partis d’Abu Dhabi à cinq heures du matin, Land Cruiser 300 blanc, cent vingt litres de gazole, trente litres d’eau, deux compresseurs portables, un kit de dépannage pour la pression des pneus, et la conviction partagée qu’il y avait là, au sud du pays, quelque chose que ni Dubai ni les montagnes ne pouvaient donner. Liwa est à 230 kilomètres d’Abu Dhabi par la E11 puis la E65, et à 250 kilomètres si l’on descend jusqu’à Tel Moreeb. Nous avons fait 500 kilomètres en deux jours, dont une centaine hors asphalte. Et nous n’avons touché que le bord d’un désert qui fait 650 000 kilomètres carrés — soit plus vaste que la France métropolitaine.

Le Rub al-Khali — le Quart Vide, the Empty Quarter — est l’un des trois ou quatre lieux au monde qui méritent encore le mot pur. Pas de route traversante, pas de village au centre, presque pas d’eau. Les caravanes anciennes ne l’abordaient que par ses franges. Et Liwa, justement, est l’une de ces franges — une ligne d’oasis, une mince bande de palmiers et de fermes, posée au nord du désert comme une poignée sur une porte. Depuis Liwa, on ne traverse pas le Rub al-Khali : on le regarde en face, et on fait demi-tour. C’est ce que nous avons fait. Et c’était largement assez.

D’Abu Dhabi à Liwa — 230 kilomètres en trois paragraphes

La E11 sud, à cinq heures du matin, n’a plus rien de l’autoroute urbaine. Elle est droite, éclairée, vide. À Tarif, on bifurque sur la E65 — et là, tout change. La route cesse d’être un corridor pour devenir une ligne qui traverse un paysage. Le désert ici n’est pas encore le Rub al-Khali — c’est un pré-désert plat, caillouteux, ponctué de quelques dromadaires qui traînent entre les clôtures. Les clôtures elles-mêmes disparaissent après quatre-vingts kilomètres. À partir de là, c’est droit, jusqu’à Madinat Zayed.

Madinat Zayed est la dernière vraie ville avant Liwa. Une station-service ADNOC au bord de la route, un supermarché Lulu où nous avons pris des dattes fraîches et trois bouteilles d’eau supplémentaires (on n’a jamais trop d’eau), un arrêt-café dans une cantine pakistanaise dont nous ne retrouverons pas le nom. C’est là que l’on fait le plein — et le vrai plein, pas un demi-réservoir. Parce qu’ensuite, pendant 120 kilomètres, il n’y aura plus qu’une station-service, celle de Mezaira’a, et elle ferme parfois à vingt-et-une heures.

De Madinat Zayed à Mezaira’a, la route bifurque enfin vers le sud — et pour la première fois, on voit la dune orange. Pas la dune rouge pâle qu’on voit depuis Dubai : une dune saturée, qui commence à trente kilomètres au nord de Liwa et s’étend à perte de vue à l’est comme à l’ouest. À dix heures du matin, elle brille. À midi, elle blanchit. À dix-sept heures, elle devient rouge vin. Nous conseillons d’arriver à Liwa en fin de matinée, de prendre une chambre, d’attendre seize heures, et seulement ensuite de descendre sur Tel Moreeb. La lumière du début d’après-midi est la moins intéressante — celle qui flatte le moins le sable.

Liwa — la palmeraie et la chambre

Palmeraie de Liwa vue d'un point bas, rangées d'arbres verts encadrées de sable orange saturé, un 4x4 blanc garé au bord de la piste en premier plan, ciel pâle d'hiver

Liwa n’est pas un village — c’est une oasis en arc-de-cercle qui s’étend sur 150 kilomètres d’est en ouest. Quarante-cinq petites agglomérations, des fermes familiales, des plantations de palmiers dattiers par milliers, et au milieu, deux ou trois hôtels. Le plus connu est le Qasr Al Sarab Desert Resort — palais en pisé cerné de dunes, piscine à débordement, service impeccable. Nous avons dormi là une nuit. AED 1 600 en janvier en semaine, petit-déjeuner compris. C’est cher pour les Émirats ; ça reste moins cher qu’un hôtel équivalent à Dubai, et la situation — isolé, au milieu des dunes, avec le silence autour — n’a aucun équivalent dans le pays.

L’erreur serait de passer l’après-midi au bord de la piscine. Nous en avons fait autrement : nous avons garé la voiture devant la chambre vers treize heures, nous avons déjeuné rapidement au restaurant de l’hôtel (un buffet libanais raisonnable), et à quinze heures trente nous étions repartis en Land Cruiser vers la piste qui descend sur les grandes dunes. L’hôtel fournit une carte des pistes autorisées — la prendre, la suivre, ne pas s’en écarter sans guide. Le Quart Vide n’est pas un endroit où l’on improvise.

Tel Moreeb et le bord du désert

Tel Moreeb — la Montagne Effrayante en arabe — est la grande dune du coin. 300 mètres de hauteur, 1 600 mètres de long, pente à 50° sur la face nord. C’est l’une des plus grandes dunes du monde, et pendant deux semaines en janvier, c’est un circuit de hill climb où des pick-up américains truqués grimpent à pleine vitesse. Nous n’y sommes pas allés pendant la compétition. Nous y sommes allés trois jours après — tout était calme, la piste dégagée, trois autres voitures seulement sur 40 kilomètres carrés.

Intérieur de tente bédouine sous dune, plateau en cuivre avec dallah et trois petites tasses de café arabe, tapis tissé au sol, lumière dorée filtrée à travers la toile

L’arrivée au pied de Tel Moreeb est une chose qu’on n’oublie pas. On voit d’abord la forme — une pyramide rouge gigantesque, presque lisse, posée sur du sable plat. Puis on voit l’échelle — les pick-up blancs garés à la base ressemblent à des jouets. Puis on sent le vent. Puis on descend de voiture, et l’on marche vers la base avec les pieds qui s’enfoncent, et l’on comprend ce que c’est qu’une vraie dune. Il faut quarante minutes pour atteindre la crête. Les cent derniers mètres se font à quatre pattes. En haut — si l’on arrive au bon moment, vers dix-sept heures — on voit le Rub al-Khali qui s’étend au sud. Pas de route, pas de pylône, pas de trace : rien. L’horizon est fait de dunes qui se succèdent comme des vagues figées, rouge foncé, presque noires à contre-jour, et qui continuent exactement comme ça pendant six cents kilomètres.

C’est à cet endroit, et pas avant, que nous avons compris ce que le mot luxe pouvait vouloir dire sur ce site. Ce n’était pas la chambre de l’hôtel (belle). Ce n’était pas le 4×4 (confortable). C’était d’être seuls, au sommet d’une dune de 300 mètres, le vent dans les cheveux, avec une heure de silence devant nous et personne à l’horizon. Cela ne s’achète pas au comptoir. Cela se gagne en roulant 230 kilomètres, en prenant le temps de monter à pied, et en choisissant l’heure.

Le vrai luxe, aux Émirats, est caché sous le dernier grain de sable qu’on prend la peine d’aller chercher.

À dix-huit heures trente, il faisait froid. Nous sommes redescendus en courant — une descente de dune, pieds nus, est l’une des joies les plus pures qu’un adulte peut encore s’offrir. Quinze minutes pour redescendre ce qu’il nous avait fallu quarante pour monter. À la base, la piste retour vers l’hôtel prenait une teinte cuivre, les phares du Land Cruiser s’allumaient automatiquement, et la radio captait à peine une station saoudienne qui passait du oud lent.

Notes pratiques — ce qu’on ne dit pas au comptoir

Eau : trente litres minimum pour deux personnes et une journée en hors-bitume. Nous en avions quarante. Ce n’est pas paranoïaque, c’est la règle au Rub al-Khali. Si la voiture s’arrête pour une raison quelconque, vous pouvez attendre longtemps avant qu’on vous trouve — même avec un téléphone, même avec un traceur.

Pneus : dégonfler à 15 PSI pour le sable mou, regonfler à 32 PSI pour la route. Un compresseur portable 12V branché sur l’allume-cigare fait l’affaire — le nôtre a mis douze minutes pour regonfler les quatre roues, et c’est le temps normal. N’oubliez pas : rouler sur route à 15 PSI abîme durablement les pneus et c’est facturé à la restitution.

Téléphone : la couverture 4G est étonnamment bonne jusqu’à Tel Moreeb grâce à Etisalat. Au-delà, elle s’effondre. Nous avions un téléphone satellite Garmin inReach pour la sécurité — ce n’est pas un gadget dans le Rub al-Khali, c’est l’assurance vie. Si vous n’en avez pas, ne sortez pas seul.

Voiture : 4×4 obligatoire, pas négociable. Un Prado suffit, un Land Cruiser 300 est mieux, un Nissan Patrol est l’équivalent local préféré. La plupart des loueurs premium à Abu Dhabi louent le modèle avec autorisation hors-bitume — demandez explicitement que le contrat couvre la piste, sinon une tôle sera à votre charge. Tarif : AED 700–900 par jour en pleine saison.

Guide : si c’est votre premier désert, engagez un guide local (AED 800–1 200 par jour) pour Tel Moreeb. Les hôtels en proposent. Nous n’en avons pas pris — nous avions déjà plusieurs déserts derrière nous — mais nous aurions peut-être dû, ne serait-ce que pour le récit qui vient avec. Le désert sans histoire est à moitié vu.

Saison : octobre à mars uniquement. En avril, il fait déjà 40°C à midi. En juillet, personne ne roule à Liwa sauf urgence. Le pic de la saison est décembre-janvier, quand le ciel est pur et qu’il peut faire 8°C la nuit.

Liwa n’est pas un détour. Liwa est le cœur de la Bobine VIII. C’est pour ce plan, précisément, que nous sommes allés aux Émirats — et c’est avec le souvenir de Tel Moreeb au coucher du soleil que nous en sommes repartis. Tout le reste est commentaire.

Pour aller plus loin dans ce registre : lire Dubai à Abu Dhabi, qui prépare la base pratique du voyage ; consulter notre carnet sur la conduite dans le désert, qui détaille ce que nous avons survolé ici ; et, pour le frère jumeau du Rub al-Khali côté omanais, Wahiba Sands — la même leçon, une autre voix.

— Fin du Plan 03. Nous n’avons pas traversé. Nous avons touché.

— Fin du Plan 03. Nous n'avons pas traversé. Nous avons touché.