Voix off — Ouverture du plan
« Hatta est la sortie que Dubai ne met pas sur ses brochures — c’est peut-être précisément pour ça qu’il faut la prendre. »

Nous avions passé trois jours à Dubai, et nous commencions à ressentir cette fatigue particulière des villes qui ne laissent jamais voir l’horizon. Dans ces cas-là, nous avons une règle : prendre la voiture et rouler jusqu’à ce qu’une ligne de crête apparaisse au pare-brise. La ligne de crête la plus proche de Dubai s’appelle Hatta — 130 kilomètres vers le sud-est, enclave administrative de l’émirat de Dubai coincée entre les montagnes Hajar, Oman au sud et Oman au nord. C’est une île dans une île, une poche de roche sombre dans un pays de sable.
Le trajet se fait en une heure trente par la E44, trois heures au total avec les arrêts — quatre si on déjeune. Nous conseillons d’en faire une journée pleine, partir à six heures, rentrer à dix-neuf. C’est exactement ce qu’il faut pour dégager Dubai de la tête et y retourner avec la sensation d’avoir eu une vraie journée, pas une excursion.
Route vers Hatta et le passage omanais
La E44 quitte Dubai par Al Awir, longe le marais des flamants roses de Ras al Khor (qu’on voit à droite, brièvement), puis s’enfonce dans une zone qui n’est déjà plus urbaine. À Madam, à cinquante kilomètres de la ville, le paysage bascule. La dune rouge apparaît — massive, ininterrompue — et la route la coupe en un long trait noir. C’est le premier vrai désert des Émirats que l’on rencontre, et il ne faut pas passer sans s’arrêter. Un parking poussiéreux, cinq minutes à pied hors de la route, et l’on se tient sur le sable comme sur une plage sans mer. La couleur y est plus forte qu’on ne l’imagine — un orange presque sanguine, surtout le matin.
Plus loin, à Madam toujours, on quitte la E44 pour suivre un tronçon qui traversait autrefois une petite portion de territoire omanais. Ce détail a son importance historique : pendant des décennies, pour aller de Dubai à Hatta, il fallait passer deux fois une frontière, montrer passeport, et prier pour que le contrôle soit souple. Depuis MMXXI, la nouvelle route évite entièrement l’enclave omanaise et reste en territoire émirien. On y gagne du temps, on y perd l’anecdote — nous la notons quand même parce qu’elle explique pourquoi, aujourd’hui encore, beaucoup d’anciens résidents de Dubai parlent de Hatta comme d’un pays à part.
Les premiers lacets des Hajar arrivent vers Al Faqa. La roche change de couleur en une heure — ocre près de Dubai, rouille à mi-chemin, puis noire et ardoise dans le massif. C’est une géologie qu’on pourrait expliquer par les plis tectoniques et l’ophiolite, mais que nous préférons ressentir par la fenêtre : le désert devient montagne sans transition, sans végétation, sans excuse. Et l’asphalte, lui, est impeccable — comme partout aux Émirats, la route est un objet d’orgueil national, entretenu au millimètre, éclairé la nuit sur les sections dangereuses.
Le barrage et le lac
Hatta tient dans trois choses : un vieux village (Heritage Village), une route de montagne (qu’on vient de décrire), et un barrage. C’est le barrage qui est devenu le sujet principal. Construit en 1997, élargi en MMXX, il forme un lac étroit de trois kilomètres de long, entre deux falaises grises, dont l’eau prend une couleur turquoise invraisemblable sous certain éclairage. Le dimanche, c’est un parc d’attractions — kayaks jaunes et verts, pédalos, touristes qui font la queue, boutique à smoothies. Le mardi à onze heures du matin en décembre, c’était presque vide.

Nous avons loué un kayak — AED 60 de l’heure, paiement par carte, combinaison de sauvetage obligatoire — et nous avons pagayé jusqu’au fond du lac, là où personne ne va parce qu’il n’y a rien à photographier. C’est exactement pour cela qu’il faut y aller. Les falaises se referment, l’eau devient plus sombre, l’écho amplifie le moindre clapotis. À mi-parcours, nous avons arrêté de pagayer pendant deux minutes. Le silence, là, n’est pas le silence du désert — c’est un silence étroit, creusé, qui renvoie le son au lieu de l’absorber. C’est l’une des deux ou trois minutes de la Bobine VIII que nous reverrons en boucle.
Le silence d’un canyon n’est pas celui d’une dune — l’un répond, l’autre étouffe.
Avant de quitter le lac, nous avons roulé deux kilomètres vers le Heritage Village, restauré dans les années 2000, un peu trop sage, mais bien tenu. Les vieilles falaj (canaux d’irrigation) sont encore en eau, les maisons de pierre rappellent qu’avant le pétrole, ce coin était une étape caravanière entre Oman et l’intérieur. On n’y passe pas deux heures — quarante minutes suffisent. L’important est le paysage qui l’entoure, pas la reconstitution.
Randonnée courte et retour
Hatta compte plusieurs sentiers balisés par la municipalité de Dubai, du violet (facile) au noir (difficile). Nous avons pris le sentier W1, deux kilomètres, quarante minutes, qui grimpe à une plateforme au-dessus du lac. Rien de spectaculaire dans l’effort, mais la vue depuis le sommet paie largement le dénivelé : on voit le barrage dans sa longueur, les pics des Hajar qui s’éloignent vers le sud, et très loin — à l’œil nu si le vent est bon — la plaine qui descend vers Oman.
Ranger à l’Arabian Oryx Reserve, deux semaines plus tard — V.O. — Hatta, c’est le seul endroit des Émirats où vous pouvez avoir froid le matin et trop chaud à midi. Les gens oublient ça — ils croient qu’il fait chaud partout. Ici, la nuit, on met une veste.
Il nous a fallu une heure pour redescendre au parking et repartir vers Dubai. Nous avons choisi de rentrer par la même E44 plutôt que par un détour par Oman — le détour est tentant mais ajoute deux heures et trois contrôles. À la tombée du jour, la route de retour change d’atmosphère. Les montagnes derrière deviennent une silhouette, la dune de Madam s’éteint en rouge foncé, et sur les derniers trente kilomètres, on voit poindre la lueur orangée de Dubai à l’horizon. On rentre en ville avec la certitude d’avoir été ailleurs.
Notes pratiques
Passeport : depuis la nouvelle route (post-MMXXI), aucun contrôle d’immigration n’est nécessaire. Prenez quand même votre passeport (pas une copie) — c’est la loi aux Émirats, et la police de la route peut le demander sur simple contrôle. Permis international recommandé pour tout conducteur non-résident (un permis français seul ne suffit pas toujours).
Véhicule : un SUV compact suffit — nous avions un Land Cruiser parce qu’il faisait suite à Liwa, mais une Toyota Prado ou même une compacte bien roulante fait l’affaire sur la E44, qui est entièrement bitumée. Pour les sentiers de montagne autour de Hatta, la voiture reste au parking — tout se fait à pied ou en VTT (location sur place, AED 100 la demi-journée).
Essence : une grosse station ENOC à Madam, une autre à Hatta même, et plusieurs petites aux sorties. Ne partez pas avec moins d’un demi-réservoir — sur la E44, la distance entre deux stations peut atteindre soixante kilomètres, et en décembre, la climatisation tire sur le carburant plus qu’on ne le pense.
Horaire : le meilleur départ est à cinq heures quarante-cinq en décembre-janvier, six heures trente en novembre-mars. Le barrage est ouvert de six heures à dix-huit heures, les kayaks ne se louent qu’à partir de huit heures. Pour éviter la foule du week-end, choisissez mardi ou mercredi. Le vendredi, c’est impossible.
Température : en décembre, il peut faire 12°C à six heures à Hatta et 24°C à midi. Emportez une polaire. Cela paraît absurde après trois jours à Dubai ; c’est la réalité de l’altitude (le village est à 350 mètres, certains cols à 800) et de la roche noire qui se refroidit la nuit. En janvier, nous avons même connu un matin à 8°C avec une brume tenace sur le lac — à deux heures de la ville climatisée.
Connexion : la 4G (Etisalat ou du) est stable sur toute la E44 et dans Hatta centre. Elle peut s’affaiblir dans les gorges autour du barrage — ne comptez pas dessus pour une visioconférence de travail, mais pour un message WhatsApp, tout passe. Nous mentionnons ce détail parce que Hatta est précisément le genre d’endroit où, par habitude, on sort le téléphone, et où l’on gagne à le laisser dans la poche.
VTT et bike park : depuis MMXXI, Dubai a développé un vrai bike park à Hatta, 50 kilomètres de single-tracks balisés, location sur place. Nous n’y avons pas roulé — nous étions en voiture et pas en condition — mais c’est devenu, pour qui aime le VTT, l’une des rares adresses sérieuses du Moyen-Orient. Les pistes noires sont techniques, les bleues très accessibles, et les files d’attente inexistantes en semaine.
Nous n’avons pas dîné à Hatta — nous sommes rentrés dîner à Dubai. Mais si vous voulez prolonger, il y a un JA Hatta Fort Hotel, ancien établissement en pierre, piscine face aux montagnes, qu’on aime beaucoup même s’il n’est plus très à la mode. AED 600–900 la nuit, selon la saison et la catégorie de chambre. Une nuit là-bas peut remplacer un week-end à la plage — et l’eau du barrage, au petit matin, quand personne n’est encore arrivé, vaut cher. La cafétéria de l’hôtel sert un petit-déjeuner honnête pour AED 85 ; l’important, là encore, n’est pas la qualité du buffet mais la lumière qui entre par les grandes baies à sept heures, avec les montagnes juste derrière.
Ce plan est le complément exact du précédent : si Dubai à Abu Dhabi donne la mesure urbaine du pays, Hatta en donne la mesure minérale. Les deux, ensemble, forment le diptyque court de la Bobine VIII — ceux qui n’ont que quatre jours aux Émirats peuvent s’en tenir à ces deux plans. Pour aller plus loin, il faut descendre vers le sud : c’est Liwa et le Rub al-Khali qui prend alors le relais, et le film change de registre. Pour comparer avec un massif plus haut et plus omanais, lire Jebel Akhdar — ce sont les mêmes Hajar, prolongées de trois cents kilomètres vers le sud, avec une autre intensité.
— Fin du Plan 02. L’eau du barrage était plus froide qu’annoncée.