Plan 01 · BOBINE VII · Jordanie

KINGS HIGHWAY

Amman → Petra
[ 04 : 18 : 00 — 04 : 29 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« La Kings Highway n'a rien d'une autoroute — c'est une veine qui traverse la Jordanie à la vitesse d'un livre ouvert. »

Distance280 km Durée3 j VéhiculeCompacte ou SUV Timecode[ 04 : 18 : 00 — 04 : 29 : 00 ] TournageAvril MMXXV BobineBOBINE VII

Vue sur la Terre Promise depuis le Mont Nébo

« La Kings Highway n’a rien d’une autoroute — c’est une veine qui traverse la Jordanie à la vitesse d’un livre ouvert. »

Nous avons quitté Amman un mercredi à neuf heures, avec une compacte, une carte en papier que nous n’avons pratiquement pas ouverte, et la consigne tacite de ne jamais dépasser soixante à l’heure. La Kings Highway — la Route 35 sur les panneaux bleus — commence à peine sortis d’Amman, à hauteur de Madaba, et elle nous a emmenés jusqu’à Petra en trois jours exacts. Deux cent quatre-vingts kilomètres. Autant dire rien, sur une carte. Autant dire un livre, si l’on s’y plie.

La route a été tracée, ou plutôt reprise, sur un tracé qui remonte à l’âge du bronze. C’est par elle que les caravanes de l’encens montaient d’Arabie vers Damas, c’est par elle que les Romains ont étendu leur Via Nova Traiana, c’est par elle que Saladin a fait la guerre aux Croisés. Aucune autre route du pays ne porte autant de couches. Il faut la prendre avec cette épaisseur-là en tête — sinon on la trouve lente.

Lente, elle l’est — mais c’est précisément sa vertu. Les cinquante premiers kilomètres après Amman sont bordés d’oliviers, de vergers d’amandiers et de petits champs de blé qu’on n’imaginerait pas dans un pays connu surtout pour son désert. Le plateau jordanien septentrional a plu cet hiver, on le voit aux herbes jaunissantes qui bordent la chaussée. Des chèvres à la queue leu leu traversent devant une gamine de huit ans qui porte le bâton sans y penser. Les camionnettes Hilux klaxonnent poliment, doublent, s’en vont. Le trafic, s’il existe, est celui des gens qui vivent là — pas celui des touristes.

§ Madaba et le Mont Nébo

Le premier arrêt est à trente kilomètres d’Amman : Madaba, une petite ville chrétienne au calme presque provincial, connue pour sa carte en mosaïque du VIe siècle, conservée au sol de l’église Saint-Georges. Nous y sommes arrivés à dix heures, et la place devant l’église était presque vide. L’entrée coûte un dinar, ce qui est sans doute le meilleur dinar que la Jordanie dépense sur les touristes. La mosaïque n’est pas spectaculaire — elle est incomplète, les couleurs sont celles du calcaire — mais elle a la vertu des objets qui survivent parce qu’ils n’ont jamais cessé d’être utiles : c’était le sol d’une église ; c’est toujours le sol d’une église.

Dix kilomètres plus loin, le Mont Nébo. On y monte par une petite route lacée, on gare la voiture devant un mémorial franciscain sobre, on paie deux dinars, et on marche quelques dizaines de mètres jusqu’à l’esplanade. De là, par temps clair, on voit la Vallée du Jourdain, la Mer Morte, et — quand la brume le permet — les collines de Jérusalem. C’est, selon la tradition, le belvédère depuis lequel Moïse a contemplé la Terre Promise sans y entrer. Nous, nous sommes restés dix minutes, en silence, avec cette espèce de gêne qu’on ressent devant les paysages trop chargés de texte.

Guide au parking du Mont Nébo : « De Moïse à nous, la vue n’a pas beaucoup changé. C’est tout ce qu’on peut dire de sûr ici. »

À l’intérieur du mémorial, une basilique moderne abrite des mosaïques byzantines du VIe siècle découvertes sur place et conservées — des scènes de chasse, des oiseaux, des dromadaires, et un grand tapis de feuillages géométriques qu’on aurait pu voir à Ravenne. La visite prend vingt minutes. On ressort les yeux ajustés, et on reprend la voiture avec l’impression sourde que ce n’est pas tout à fait une journée comme les autres, parce que pour une fois un lieu saint se laisse approcher sans guichet commercial.

Nous avons repris la voiture à onze heures trente. La Route 35 descend ensuite vers le Wadi Mujib, un canyon de sept cents mètres de profondeur qui coupe le plateau en deux. La route le franchit en une série de virages spectaculaires — trente minutes de lacets contre le rocher. Ce n’est pas difficile à conduire, mais c’est exigeant : il faut rétrograder, regarder loin, ne pas suivre le camion qui vous précède de trop près. En bas, un barrage, un lac vert sombre. En haut, côté sud, on retrouve le plateau — et c’est là qu’on s’arrête, parce qu’après trois heures de route, on a besoin d’un thé.

§ Kérak, château d’une autre guerre

Mur de la forteresse croisée de Kérak

Kérak arrive en fin d’après-midi. La ville est bâtie sur une crête, et son château croisé — le Krak des Moabites, construit au XIIe siècle par Renaud de Châtillon, ce seigneur peu recommandable dont on se souvient mal — domine la route d’une masse de pierre brune et d’oubliettes sinistres. L’entrée coûte deux dinars, ou gratuit avec le Jordan Pass. Nous y sommes restés deux heures.

Le château se visite sans balisage, ce qui est à la fois son charme et son danger. On descend dans des couloirs voûtés sans éclairage, on tombe sur des salles où le guide du matin a oublié sa lampe, on remonte par une volée de marches usées qui débouche directement sur le rempart sud, avec cinquante mètres de vide sous les chaussures. L’été, il doit y faire une chaleur cuisante. En avril, nous avons trouvé des herbes sauvages qui poussaient dans les meurtrières et une famille jordanienne qui pique-niquait sur la plateforme supérieure, thermos de thé entre les murs de six mètres d’épaisseur.

La ville moderne, en contrebas du château, mérite une marche. Les rues sont en pente raide, les boutiques vendent du pain et des outils, et il n’y a pas un seul magasin de souvenirs. Nous y avons dormi une nuit — un petit hôtel sans enseigne dont nous tairons le nom, tenu par un couple qui nous a servi un mensaf au dîner sans avoir posé la question. Le mensaf, pour information, est le plat national : de l’agneau cuit dans du yaourt de chèvre séché, servi sur un lit de riz, avec du pain rond. On mange avec la main droite. Nous n’avons pas tout compris au protocole, mais personne ne s’est offusqué.

Camionneur croisé à la station Total de Kérak, en tendant une cigarette que nous avons déclinée : « Vous descendez à Petra par la belle route ? Bravo. Les Européens qui font la 15 ne voient rien. Nous, on la fait parce qu’on doit livrer. Vous, vous faites la 35 parce que vous n’avez rien à livrer. C’est une chance. »

Nous avons retenu la phrase. Elle dit, sans s’en rendre compte, la différence fondamentale entre les deux axes du pays : l’un est pour ceux qui doivent, l’autre pour ceux qui peuvent. Le camionneur, qui portait un maillot d’une équipe de foot italienne et sentait le diesel, est reparti dans la nuit bleue vers Aqaba, et nous sommes montés nous coucher avec les mollets qui commençaient à parler du château.

§ Dana, et l’arrivée à Petra

Ravin de la Dana Biosphere au soleil de fin d'après-midi

Le deuxième jour, nous avons quitté Kérak à huit heures. La route continue vers le sud, à travers un plateau de plus en plus dégarni, et, à une heure environ, elle longe le nord de la Dana Biosphere Reserve. C’est une réserve naturelle de trois cents kilomètres carrés, qui descend des hauts plateaux (1 500 m) jusqu’au Wadi Araba (50 m sous le niveau de la mer), avec une palette de paysages qui change tous les quinze kilomètres. Le village de Dana lui-même, accroché au bord du ravin, est en partie en ruines — des maisons ottomanes abandonnées dans les années 1970, puis reprises peu à peu par une ONG locale.

Il existe un lodge dans le village, de type écotourisme soigné, que nous recommandons sans en dire le nom : terrasses de pierre, murs chaulés, douches chaudes, un bon dîner végétarien. On y arrive en fin d’après-midi, on y dort, on se lève tôt. Le matin suivant, nous avons fait une courte marche d’une heure et demie sur le sentier qui descend vers le fond du canyon. Le silence, à Dana, a une qualité qu’on n’entend pas sur la route : c’est le silence du vent qui a de la place.

De Dana à Petra, il reste environ quatre-vingts kilomètres. Nous les avons faits en début d’après-midi, par une route qui traverse le plateau d’Ash-Shawbak — un autre château croisé, plus austère que Kérak, qu’on peut voir de la route sans s’arrêter. Puis c’est la descente vers Wadi Musa, le village qui abrite l’entrée de Petra, arrivée à seize heures, garage de l’hôtel, et la certitude — vérifiée sur la carte pour la première fois depuis trois jours — qu’on n’a roulé que deux cent quatre-vingts kilomètres. En trois jours. Lentement. Juste.

§ Notes pratiques

Véhicule. Une compacte suffit largement. Les ponts et les lacets sont en bon état ; les pneus souffrent peu. Si vous envisagez de descendre dans la Dana Biosphere par pistes (ce que nous n’avons pas fait), un SUV à garde au sol honnête devient nécessaire.

Essence. Stations-service tous les trente à quarante kilomètres sur la Route 35. Compter environ 1,05 dinar le litre en avril 2025. Faites le plein à Kérak pour être tranquille jusqu’à Wadi Musa.

Hébergement. Madaba : si vous partez tôt, inutile d’y dormir. Kérak : une nuit, hôtel de caractère en vieille ville. Dana : une nuit, au lodge du village — réservation indispensable en haute saison (avril, octobre). Wadi Musa : voir le Plan 04 pour Petra.

Jordan Pass. À acheter en ligne avant l’arrivée. Il couvre le visa de trente jours, l’entrée à Petra (deux jours), à Kérak, au Mont Nébo, au château d’Ash-Shawbak, et à Wadi Rum. Compter 70 à 80 dinars selon la formule. Rentable dès la deuxième journée à Petra.

Rythme. Trois jours sont le minimum pour que la Kings Highway fasse son effet. Deux jours sont possibles si vous sautez Kérak ou Dana. En dessous, prenez la Desert Highway — voir le Plan 05. Pour Petra, que vous aborderez en arrivant, lisez le Plan 04 avant d’y entrer.

Assurance. Sur la Kings Highway, le risque principal n’est pas la vitesse : ce sont les camions qui descendent le Wadi Mujib en roue libre. Gardez vos distances. Nous en avons dit un mot dans le carnet assurance et franchise.

Fin du Plan 01. Petra attend, et Petra sait attendre.

— Fin du Plan 01. Petra attend, et Petra sait attendre.