Plan Plan 03 · Bobine IV · Maroc

NORD MAROCAIN

Tanger · Chefchaouen · Tétouan
[ 02 : 10 : 00 — 02 : 20 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« Le nord marocain parle deux langues en même temps — l'une est andalouse, l'autre sent le détroit. »

Distance280 km Durée3 j VéhiculeCompacte Timecode[ 02 : 10 : 00 — 02 : 20 : 00 ] TournageAvril MMXXV BobineBobine IV

Voix off — Ouverture du plan

« Le nord marocain parle deux langues en même temps — l’une est andalouse, l’autre sent le détroit. »

Ruelle déserte de Chefchaouen au lever du jour, seuils bleus usés, marches badigeonnées de chaux indigo, lumière oblique qui n'a pas encore atteint le fond de la ruelle

Nous avons longtemps hésité à écrire ce plan. Le nord marocain est un territoire que les guides français photographient beaucoup et comprennent peu — on s’y précipite pour Chefchaouen, on s’en va sans avoir mis un pied à Tétouan, et l’on oublie que Tanger a changé quatre fois de visage en vingt ans. Notre Scène du Rif, nous l’avons tournée en avril MMXXV, en boucle depuis Tanger, 280 kilomètres en trois jours, avec la ferme intention de ne pas refaire les plans qu’on a déjà tous vus. Le résultat est le plus contrasté de la Bobine IV — et peut-être, de tout notre film.

Tanger en deux nuits

Tanger, de tous les ports méditerranéens, est celui qui a le plus changé depuis 2010. Le nouveau port (Tanger Med, à une quarantaine de kilomètres à l’est) a vidé l’ancien de ses ferries cargos ; l’ancien est devenu une marina, la marina a appelé un quartier neuf, le quartier neuf a appelé des tours et des promenades. On peut le regretter ou l’accepter — nous avons choisi la seconde voie. Tanger n’est plus la ville interlope de Bowles et de Burroughs, mais elle est redevenue ce qu’elle n’avait pas été depuis les années cinquante : une ville qui fonctionne. Les trains TGV filent sur Casablanca en 2 h 10, les cafés de la Kasbah servent un café correct, le boulevard Pasteur n’est plus défoncé.

Nous avons dormi deux nuits dans un petit hôtel de la Kasbah — La Tangerina, ou un établissement du même genre, à 1 300 DH la nuit en avril hors saison. La terrasse donne sur le détroit ; par temps clair, on voit distinctement Tarifa et les montagnes d’Andalousie, à quatorze kilomètres. Un soir d’avril, nous avons regardé la nuit tomber sur l’Espagne pendant qu’elle tombait sur le Maroc — deux pays, deux fuseaux qui ne le savent pas, un seul couchant. Ce plan-là, impossible à photographier, vaut pourtant à lui seul le détour par Tanger.

Pour se garer : parking Grand Socco (25 DH la journée) ou le parking souterrain de la plage (30 DH), et l’on fait tout à pied. La médina de Tanger est étonnamment simple à arpenter — pas le labyrinthe de Fès, pas la foire de Marrakech — et elle ouvre sur deux places intéressantes : le Petit Socco (cafés littéraires, un peu figés mais toujours vivants) et la place Tabacor, moins touristique, plus vraie.

OMAR · V.O.

« Avant, Tanger avait deux visages : un pour les Européens, un pour les Marocains. Maintenant elle en a trois — elle a appris le visage qu’elle se donne à elle-même. »

Omar est guide agréé depuis dix-neuf ans. Nous l’avons rencontré par hasard — ce qui est rare — autour d’un thé à la menthe à l’hôtel Continental. Sa phrase résume Tanger mieux que n’importe quel paragraphe introductif d’un guide Gallimard.

Montée vers Chefchaouen

Toits blancs et bleus de Tétouan vus depuis les terrasses nord de la médina, enchevêtrement de paraboles, montagnes boisées du Rif au second plan, fin d'après-midi

Tanger → Chefchaouen, c’est 120 kilomètres sur la N13, puis la N2, puis la route de montagne N2 qui s’élève par paliers dans le massif du Rif. La route est bonne, neuve par endroits, avec des passages à deux voies dans les côtes. Comptez deux heures et demie, trois si l’on s’arrête à Tétouan — que nous avons préféré garder pour le retour, afin de ne pas confondre les impressions.

Le Rif, c’est un autre Maroc. C’est le Maroc des cèdres, des pluies d’hiver, des montagnes couvertes de chênes-lièges, et — il faut bien le dire — du cannabis. La province de Chefchaouen est officiellement dédiée à la culture du kif depuis un arrêté royal de 2023 qui légalise la filière du cannabis industriel et médical. Les champs, on les voit à peine depuis la route — ils sont dans les plis des montagnes, et nous n’en parlerons pas davantage, parce que ce n’est pas notre sujet. Ce qui nous intéresse, c’est la lumière du Rif, différente de celle du sud marocain : plus douce, plus verte, plus humide. En avril, il peut pleuvoir trois heures dans la matinée et faire soleil à quinze heures.

Chefchaouen se gagne par une dernière côte raide qui débouche sur un parking à l’entrée de la ville nouvelle (parking Bab el-Hamra, 20 DH la journée). Nous nous sommes garés là, et nous avons monté à pied les 500 mètres de rue en pente qui mènent à la place Outa el-Hammam, cœur de la médina bleue. Il est inutile de décrire Chefchaouen au lecteur moderne : chacun en a vu cent photos. Ce qu’il faut dire, en revanche, c’est quand la voir. À dix heures du matin, la ville est une foire — groupes chinois, influenceurs en robe rouge qui posent devant chaque porte, boutiques de souvenirs qui se ressemblent toutes. À six heures du matin, la médina est à elle-même : un vieux monsieur qui tire un âne, des enfants qui vont à l’école, des femmes qui lavent les marches au seau. C’est à cette heure-là que nous l’avons photographiée, et c’est la seule façon de comprendre pourquoi elle est célèbre.

Chefchaouen n’est pas une ville bleue — c’est une ville blanche qu’on peint en bleu une fois par an, à la chaux.

Nous avons dormi au Lina Ryad & Spa, un riad moyenne gamme à 1 100 DH la nuit, dans l’épaisseur de la médina. L’adresse n’a rien d’extraordinaire mais elle a une qualité que nous avons cherchée longtemps : elle est à cinquante mètres de la place, et pourtant on n’entend rien. Les murs de Chefchaouen sont épais — héritage andalou, sans doute — et une chambre au premier étage d’un riad bien orienté est l’une des meilleures nuits du Maroc.

Tétouan l’oubliée

De Chefchaouen à Tétouan, il y a 63 kilomètres sur la N2, une heure de montagne descendante qui nous a donné la plus belle route de la Bobine IV après le Tichka. La N2 épouse les crêtes du Rif occidental, avec des vues plongeantes sur la Méditerranée au nord et sur les vallées boisées au sud. Le revêtement est excellent — curieusement meilleur que bien des routes du sud marocain — et la circulation faible. Nous avons roulé fenêtre ouverte, l’autoradio éteint, dans une lumière d’après-pluie qui lavait les couleurs.

Et puis Tétouan — la grande oubliée. Combien de voyageurs français s’arrêtent à Chefchaouen sans jamais penser à descendre une heure plus à l’est ? Beaucoup trop. Tétouan est la seule ville du Maroc vraiment andalouse. Elle a été refondée au XVᵉ siècle par des musulmans et des juifs chassés de Grenade en 1492 ; ils ont apporté leur architecture, leurs jardins, leurs noms de famille, leurs recettes. La médina de Tétouan, classée à l’UNESCO, est plus petite que celle de Fès, mais plus intime, plus blanche, plus silencieuse. On y entend encore, dans certaines ruelles, des bribes d’un arabe avec des mots espagnols — un résidu de l’époque où Tétouan était la capitale du Maroc espagnol (1912-1956).

Nous n’y avons passé qu’une nuit, dans un petit hôtel de la ville nouvelle (celle dessinée par les Espagnols, avec ses arcades, ses rues en damier et son théâtre Cervantes magnifiquement restauré), et nous avons regretté de ne pas en avoir prévu deux. Le musée archéologique, le musée ethnographique, les ateliers de cuir de la tannerie El-Mkharen, le hammam de la rue Abi Yakub el-Masmoudi : il y aurait matière à une journée entière. Mais il fallait redescendre sur Tanger pour rendre la voiture le lendemain midi. Ce sera pour une autre Bobine.

Notes pratiques

  • Boucle complète : Tanger → Chefchaouen (120 km) → Tétouan (63 km) → Tanger (60 km) = 243 km officiels, 280 km avec les détours et les fausses routes habituelles. Trois jours suffisent ; quatre seraient mieux.
  • Véhicule : une compacte suffit largement. Les routes sont excellentes, l’altitude maximale ne dépasse pas 900 m, il n’y a aucune piste.
  • Essence : pas de souci dans le Nord. Stations régulières sur la N13 et la N2.
  • Saison : avril-mai et septembre-octobre sont les deux meilleures fenêtres. L’hiver rifain est pluvieux et brumeux ; l’été (juillet-août) pousse toute la ville balnéaire marocaine vers Tanger, qui devient difficile à vivre.
  • Frontière de Ceuta : nous déconseillons de tenter le passage à Ceuta (enclave espagnole) avec une voiture de location marocaine — les formalités douanières sont lourdes et peuvent vous coûter trois heures. Si l’idée tente, mieux vaut louer à Tarifa et rentrer par le ferry.
  • Alcool : le Nord est plus permissif que le sud. Tanger compte plusieurs très bons bars, Tétouan en a quelques-uns dans la ville nouvelle, Chefchaouen n’en a pratiquement aucun (c’est une ville conservatrice malgré sa célébrité touristique).

Pour la suite immédiate, nous recommandons de bifurquer vers le Plan 01 — Marrakech-Essaouira, qui offre le contraste climatique maximal — du Rif humide à l’Atlantique venteux, en une journée de train. Pour la traversée des cols qui sépare le nord marocain du vrai sud, voir le Plan 04 — Haut Atlas. Et pour prolonger la sensation andalouse, la Tunisie répond avec Kairouan et les villes saintes.

— Fin du Plan 03. La nuit tombe sur le Rif avant six heures.

— Fin du Plan 03. La nuit tombe sur le Rif avant six heures.