Voix off — Ouverture du plan
« À Chamarel, les couleurs ne sont pas une attraction — elles sont un rappel discret que même la terre, parfois, refuse de se fondre. »

Il y a des journées, à Maurice, qu’on ne construit pas : elles s’imposent. Celle-ci est de cet ordre. Nous l’avons commencée à Curepipe par temps couvert — cette demi-pluie tiède qui est la vraie météo du plateau central — et nous l’avons finie à La Gaulette, au bord du lagon, dans un silence chaud. Quatre-vingt-quinze kilomètres en tout, une boucle qui passe par les champs de théiers de Bois Chéri, grimpe sur Chamarel, redescend vers Le Morne, remonte par Case Noyale. Une journée qui paraît courte sur la carte et qui, dans les faits, prend onze heures — parce qu’elle exige qu’on roule lentement, et qu’on s’arrête.
De Curepipe à Bois Chéri
Curepipe, à 560 mètres d’altitude, est le seuil du plateau. Nous sommes partis de là à 8 h 10, le pare-brise constellé de gouttelettes qui n’étaient pas vraiment de la pluie. Direction Bois Chéri par la B70 — trente kilomètres, cinquante minutes, à travers une campagne que la plupart des visiteurs ne voient jamais : des villages indo-mauriciens, des temples aux couleurs franches, des fermes, des épiceries qui vendent le cari-poudre au poids. On y croise autant de vélos que de voitures.
La route s’enfonce dans les cannes, puis, sans transition, dans les théiers. C’est un changement de texture plus que de paysage : le vert cesse d’être hésitant et devient net, géométrique, tondu. Bois Chéri est la plus ancienne plantation de thé de Maurice (fondée en 1892, nous dit la plaque), et la seule où l’on peut encore suivre la chaîne — du rameau au sachet — en une heure et demie. Visite guidée Rs 450, incluant une dégustation de six thés dans la salle du haut, fenêtres ouvertes sur les rangs.
Nous avons bu le vanille, qui est doux et gras, et le thé vert menthe, qui est sec comme un regret. Le thé que nous avons le plus aimé est celui qu’ils ne vendent pas au détail : un noir non aromatisé dont le goût rappelle celui d’un Ceylan de haute altitude — et c’est normal, nous a dit la guide, le climat du plateau central en est proche. « Ici, c’est le Sri Lanka en petit. » Nous n’avions pas pensé à Maurice sous cet angle.
Sur le plateau, la brume n’efface pas le paysage — elle le grossit. Chaque rang de théiers devient un couloir où l’œil se perd deux mètres plus loin.
Midi approchait, mais nous avons tenu à ne pas déjeuner là. Le restaurant de la plantation est correct, sans plus — et il y avait, un peu plus loin, un plan trop beau pour y renoncer.
La route de Chamarel
De Bois Chéri, nous sommes redescendus vers Rivière des Anguilles par la B81, puis nous avons bifurqué plein ouest. La B104 est la route que l’on appelle « route de Chamarel » — elle n’est pas nommée ainsi officiellement, mais tout le monde la reconnaît à ses lacets. Vingt-deux kilomètres entre Rivière des Anguilles et le village de Chamarel, avec 450 mètres de dénivelé, et un basculement de climat qui se fait en une demi-heure : on quitte la pluie pour le soleil, le thé pour la canne, le gris pour l’ocre.

Nous avons déjeuné à Chamarel, dans un petit restaurant que nous préférons taire — la règle Cap Soleil, les adresses trop fragiles pour être citées. Plat du jour : rougaille saucisses, riz, lentilles, achards de palmiste, Rs 380. Service en terrasse, sous un manguier qui laissait tomber une feuille toutes les deux minutes sur la nappe. Nous avons compté.
Après le café, nous avons pris le sentier des Terres des Sept Couleurs (Rs 450 l’entrée, parking inclus, cascade de Chamarel dans le même billet). Il ne faut pas en attendre ce que les brochures promettent. Les Terres de Sept Couleurs, vues de la passerelle d’observation, sont petites — quelques dizaines de mètres carrés de dunes de pigments. Ce n’est pas un spectacle, c’est un fait géologique. Les couleurs — rouge brique, jaune pâle, violet gris, brun chaud — sont dues à des oxydes métalliques concentrés par des millions d’années d’érosion. Elles ne se mélangent pas quand on les remue. On peut en faire l’expérience sur un petit tas de démonstration à l’entrée : on remplit une fiole de sable mélangé, on la laisse poser, les couches se séparent d’elles-mêmes.
C’est petit, oui. Et c’est pour cela que c’est juste. Nous n’avons pas trouvé les Terres de Sept Couleurs déçues — nous les avons trouvées sobres. Ce qu’elles disent, elles le disent calmement. Les visiteurs qui s’attendent à un canyon américain ressortent frustrés ; ceux qui viennent y lire une phrase géologique trouvent leur compte.
La cascade de Chamarel est dans le même enclos, à cinq minutes de voiture. Cent mètres de chute, un point de vue aménagé, une gorge boisée. Là aussi, il ne faut pas y aller pour la démesure — il faut y aller pour le son. De la passerelle, quand le vent tombe, on entend l’eau frapper le basalte comme un battement de cœur ralenti.
Descente vers Case Noyale
De Chamarel, la route redescend vers l’ouest par la B104 qui devient spectaculaire : trois kilomètres de lacets ouverts sur le lagon du Morne, que l’on aperçoit entre les sommets. C’est, sans ambiguïté, l’une des dix plus belles descentes de route de toute l’île — nous l’avons refaite deux fois, à vide, juste pour le plaisir. Prudence : pas de parapets sur certains virages, et les cyclistes montent parfois en contresens. Rouler en troisième, ne pas confondre plaisir et vitesse.
À Case Noyale, nous avons rejoint la côte à 17 h 20, le soleil encore haut, l’alizé soutenu, le lagon bleu marine. Nous nous sommes arrêtés cinq minutes à la plage publique — petit tombant sablonneux, filaos tordus, quatre pêcheurs qui réparaient un filet. Aucune photo de cette scène ne rendrait justice à la lumière ; nous n’en avons pas pris.
Terres de sept couleurs — ce qu’on en garde
Si nous devions résumer ce Plan 02 en une phrase : c’est le plan qui apprend à regarder Maurice lentement. Les deux arrêts principaux — Bois Chéri et Chamarel — sont deux expériences du ralentissement, chacune à sa manière. Bois Chéri apprend la patience par le thé, par les rangs rectilignes, par la brume qui ne se lève pas. Chamarel apprend la patience par la terre, par les couleurs qui refusent de se dissoudre, par la cascade que l’on entend mieux que l’on ne la voit.
Beaucoup de guides conseillent de combiner cette boucle avec la visite de la Vallée des Couleurs à Mare Anglaises (près de Chamouny), qui propose une variante plus étendue des terres multicolores et des tyroliennes pour qui aime cela. Nous ne l’avons pas faite. Nous préférons un lieu juste à deux lieux ambigus — c’est une question de goût, pas de vérité.
Adresse choisie pour déjeuner
Nous ne donnons jamais le nom des adresses qui nous ont vraiment plu — la raison est simple : elles ne survivraient pas à leur propre popularité. Mais nous donnons les coordonnées utiles pour les trouver.
- Où : village de Chamarel, sur la route qui remonte vers le centre du village depuis le carrefour de la B104. Deuxième restaurant à main gauche, terrasse couverte d’un manguier, pas d’enseigne lumineuse, une ardoise à la main.
- Quand : déjeuner uniquement, 12 h–14 h 30. Fermé le mardi. Réservation inutile hors haute saison.
- Quoi : carte courte, plats créoles du jour (rougaille, cari, civet), Rs 350–450 le plat, Rs 80 la bière locale.
- Pourquoi ici plutôt qu’au restaurant de la plantation : parce que la patronne cuisine pour ses voisins d’abord.
| Étape | Distance | Durée |
|---|---|---|
| Curepipe → Bois Chéri | 30 km | 50 min |
| Visite plantation | — | 1 h 30 |
| Bois Chéri → Chamarel (déjeuner) | 25 km | 45 min |
| Terres 7 couleurs + cascade | — | 1 h 30 |
| Chamarel → Case Noyale → La Gaulette | 18 km | 35 min |
| La Gaulette → Curepipe (retour) | 22 km | 45 min |
| Total | 95 km | journée entière |
Quand y aller. De préférence un jour de ciel changeant. Un plein soleil aplatit les couleurs de Chamarel ; une pluie forte ferme les sentiers. L’idéal : une matinée nuageuse à Bois Chéri, un après-midi lumineux à Chamarel. La nature est souvent complaisante quand on l’aborde sans exigence.
Saison. Mai à novembre (hiver austral). Éviter février-mars, où le sud reçoit les résidus des dépressions tropicales et où Chamarel devient boueux.
Combiner. Ce plan s’emboîte parfaitement après le Plan 01 — Tour de l’île en quatre jours, comme une journée bonus qu’on s’offre après avoir fait le tour propriétaire. Il fait aussi un beau contrepoint au Plan 04 — Grand Baie et le nord gourmand : l’un est le sud lent, l’autre est le nord mondain. Les deux ensemble dessinent Maurice. Côté Réunion, la journée se prolonge idéalement avec notre Plan du volcan et du sud sauvage réunionnais, qui joue sur une autre échelle des mêmes ocres.
— Fin du Plan 02. Le thé de Bois Chéri refroidit plus vite qu’on ne croit.