Voix off — Ouverture du plan
« Le nord mauricien est une coulisse à rhum : on y entre pour une dégustation, on y reste parce que le marché n’a pas encore fermé. »

Nous avons gardé le nord pour la fin. Ce n’est pas un hasard : le nord mauricien, autour de Grand Baie et de Pamplemousses, est une manière douce de quitter l’île. Après quatre jours à rouler, le nord ralentit, nourrit, réchauffe le ventre et le moral. C’est le plan qui réunit ce qui nous manque parfois, ailleurs dans l’île : des tables qui se souviennent de nous, des alcools bruns qu’on goûte debout, un marché qui ouvre à 5 h 30 et qu’on parcourt en silence, café à la main. Deux jours, soixante kilomètres, une boucle qui s’inscrit comme un dernier souffle avant l’aéroport.
Grand Baie, pour de vrai
Il y a deux Grand Baie. La première est celle qu’on écrit dans les guides : pubs à enseigne, bateaux à moteur pour Coin de Mire, magasins de souvenirs, boîtes de nuit, pizzas. C’est le Grand Baie qu’on déconseille aux lecteurs de Cap Soleil. La seconde est celle qui existe avant 10 h du matin et après 20 h — un Grand Baie tenu par ses habitants, qui ont la particularité d’être nombreux, francophones, et attachés à leur village d’une manière qu’on ne soupçonne pas quand on traverse l’avenue centrale à midi en plein mois d’août.
Nous avons dormi à Pointe aux Canonniers, dans un petit hôtel familial de neuf chambres, tenu par un couple franco-mauricien (Rs 4 200 la chambre, terrasse sur la crique, petit déjeuner maison). L’adresse n’a pas besoin de publicité, donc nous la taisons. Mais le principe tient : à Grand Baie, fuir le front de mer central, rester du côté de Pointe aux Canonniers ou du Mont Choisy, préférer les petites structures aux grandes chaînes.
La plage publique du Mont Choisy est, à notre avis, la plus belle du nord pour un bain de fin d’après-midi. Deux kilomètres de sable, filaos, peu de fond, peu de monde après 17 h. On y accède librement, parking gratuit le long de la B13. Les marchands ambulants vendent de la noix de coco (Rs 40) et du gâteau-piment (Rs 5 la pièce). Nous avons passé là notre dernier coucher de soleil mauricien. Le ciel, ce soir-là, a basculé en vingt minutes du rose au cuivre au violet — c’est une couleur qu’on n’arrive pas à photographier correctement, et c’est tant mieux.
Deux tables qui valent le détour
Nous ne donnons le nom d’aucun restaurant. Nous donnons les coordonnées géographiques et le principe. À chaque lecteur d’aller voir.
La table créole haut de gamme du Mont Choisy
- Principe : cuisine créole revisitée par un chef qui a travaillé dix ans à Maurice et dix ans à Londres. Retour au pays, menu en cinq plats, produits locaux sourcés à moins de 30 km.
- Où : entre Mont Choisy et Pointe aux Piments, sur un chemin sans asphalte qui part d’une petite route parallèle à la B13. Cabane en bois, jardin tropical, douze couverts par service.
- Quand : dîner uniquement, mardi-samedi, réservation obligatoire 48 h à l’avance.
- Budget : Rs 2 400 à 2 800 par personne, hors boissons.
- Pourquoi : pour le vivaneau au curcuma noir et sauce ourite que nous avons mangé ce soir-là, et pour la manière dont la patronne — qui est aussi la sommelière — versait le rhum arrangé maison en trois gorgées successives, sans commentaire.
Le kiosque à poissons de Grand Gaube
- Principe : cantine de pêcheurs. Quatre plats au tableau noir, pas de carte, pas de réservation, pas de nappes. On mange ce que la mer a donné le matin.
- Où : port de pêche de Grand Gaube, petit bâtiment en béton crépi blanc à l’extrémité du quai.
- Quand : 11 h 30–14 h, tous les jours sauf dimanche. Arriver à midi pile pour être servi avant la rupture de stock.
- Budget : Rs 380–450 le plat, Rs 80 la bière. Pas de carte bancaire.
- Pourquoi : pour le poisson qui n’a jamais vu un congélateur, et pour la rougaille ourite qui est la meilleure que nous ayons mangée à Maurice.
Une bonne table mauricienne, ce n’est pas une étoile Michelin — c’est un cuisinier qui connaît par son prénom le pêcheur qui lui livre.
Rhumeries — trois maisons
Le nord mauricien est une région de rhum. Pas le rhum industriel — le rhum agricole, fait à partir de jus de canne pressé, distillé sur place. Nous avons visité trois maisons en une journée. Toutes valent la visite, chacune pour une raison différente.

Rhumerie de Chamarel (à titre de référence sud)
Pour ceux qui voudraient croiser ce plan avec le Plan 02. La distillerie de Chamarel n’est pas dans le nord — nous la citons comme repère. Visite guidée Rs 450, dégustation incluse. Rhums agricoles vieillis en fûts de chêne français. À privilégier pour ceux qui n’ont pas beaucoup de temps et qui veulent voir l’ensemble de la filière en 90 minutes.
Saint Aubin (sud, 1810)
Une des plus anciennes distilleries de l’île, dans une maison coloniale de 1819 près de Rivière des Anguilles. Rhums arrangés à la vanille, au café, à la banane. Visite + déjeuner créole Rs 1 200. À visiter le matin.
Labourdonnais (nord, Mapou)
Celle que nous recommandons dans le nord. Le Château de Labourdonnais, entre Mapou et Pamplemousses, abrite dans ses anciennes dépendances une petite distillerie de rhum arrangé et un vieillissement en chais sombres. Visite du château (1856) Rs 375, visite de la distillerie Rs 325, les deux combinés Rs 550. C’est la visite la plus complète du nord : on y voit à la fois l’histoire sucrière de l’île, le domaine agricole (vergers de fruits tropicaux, verger de letchis, potager), et la distillerie elle-même. Nous avons passé là deux heures et demie, et nous sommes repartis avec une bouteille d’Arcane — un rhum ambré qui nous a suivis plus loin dans le voyage.
Marché de Pamplemousses, 6 h 30
C’est le plus beau moment de la Bobine I, peut-être, et c’est pour cela que nous l’avons gardé pour la fin. Le marché de Pamplemousses, au carrefour du village, à dix minutes de voiture de Grand Baie par la B29. Il ouvre à 5 h 30 les jours de pleine activité (mercredi, samedi, dimanche), bat son plein de 6 h à 9 h, puis se délite.
Nous y sommes arrivés à 6 h 25, le ciel encore gris-rose. Le marché est plus petit qu’on l’imagine — quatre allées couvertes, une centaine d’étals, et une extension sauvage sur la place arrière où les maraîchers de Triolet et de Pamplemousses même posent leurs brouettes. On y vend des épices au poids (curcuma, cari poudre, graines de moutarde, piments séchés, cannelle en bâton), des légumes locaux (brèdes, citrouilles, gombos, patates douces), des fruits (letchis en saison, mangues, papayes, longanes), du poisson fumé, et ce qui nous a le plus marqués : des bouquets d’herbes créoles vendus à la main, comme des bouquets de fleurs, qu’un vieux monsieur tenait serrés contre sa poitrine.
Nous avons acheté pour Rs 340 : un sachet de cari massalé frais, deux piments oiseaux, une grappe de longanes, un bouquet de coriandre indienne, et une portion de dholl puri à Rs 20 mangée sur place, au comptoir, debout.
UN MARCHAND, PAMPLEMOUSSES · V.O.
Le cari massalé, vous le gardez au frigo trois semaines. Après, il perd son âme, mais il reste bon.
| Étape | Distance | Durée |
|---|---|---|
| Grand Baie → Mont Choisy → Grand Gaube | 18 km | 40 min |
| Grand Gaube → Labourdonnais (Mapou) | 14 km | 30 min |
| Labourdonnais → Pamplemousses | 12 km | 25 min |
| Pamplemousses → Grand Baie | 10 km | 20 min |
| Boucle interne + retours | ~6 km | — |
| Total | 60 km | deux jours |
Notes pratiques.
- Le jardin botanique de Pamplemousses (officiellement Sir Seewoosagur Ramgoolam Botanical Garden), juste à côté du marché, vaut les Rs 200 de son entrée. Nymphéas géants, avenue de palmiers royaux, arbres centenaires — une heure et demie sur place. À faire idéalement après le marché, entre 9 h et 11 h.
- Port-Louis est à 15 minutes de Pamplemousses par la M2. Combinable avec ce plan si l’on veut finir la Bobine I par une matinée en ville (marché central de Port-Louis, déjà visité lors du Plan 01).
- Louer haut de gamme. Si le plan Grand Baie + rhum + tables de chef vous a donné envie d’aborder Maurice autrement que par la compacte de location standard, voir notre carnet transverse Louer haut de gamme — ce qui change vraiment.
- Liens internes. Ce plan s’enchaîne naturellement avec le Plan 01 — Tour de l’île en quatre jours, dont il reprend la boucle nord au ralenti. Il fait un parfait contrepoint au Plan 03 — Plages secrètes de la côte est : ces deux plans représentent les deux tempéraments de l’île — le nord gourmand et l’est silencieux.
— Fin du Plan 04. Fin de la Bobine I. Avion pour Saint-Denis dans trois heures.