Plan 01 · BOBINE VI · Égypte

CAIRE → LOUXOR

par la vallée du Nil
[ 03 : 36 : 00 — 03 : 47 : 00 ]
Voix off · Ouverture du plan

« La route du Nil est une rature — elle suit une eau verte qu'on voit rarement, entre deux murs de cannes et d'acacias. »

Distance670 km Durée3 j VéhiculeBerline ou SUV (chauffeur envisageable) Timecode[ 03 : 36 : 00 — 03 : 47 : 00 ] TournageDécembre MMXXV BobineBOBINE VI

Voix off — Ouverture du plan

« La route du Nil est une rature — elle suit une eau verte qu’on voit rarement, entre deux murs de cannes et d’acacias. »

Fellouque à voile latine blanche glissant contre la berge ocre du Nil, palmiers en ombre chinoise, lumière dorée de fin d'après-midi

Nous étions partis du Caire à cinq heures trente, ce qui, dans cette ville, est une heure déjà presque raisonnable. L’idée d’atteindre Louxor dans la journée, comme certains guides le promettent, nous avait traversé l’esprit une fois, et une fois suffi : 670 kilomètres sur une route qui n’est pas une autoroute, qui traverse des agglomérations, qui ralentit aux check-points, qui s’ennuie de temps à autre derrière un camion de bétail — c’est deux jours de volant, pas un. Nous en avons finalement fait trois, et nous ne le regrettons pas.

Sortir du Caire (vraiment)

Quitter Le Caire est un exercice à part entière, qui mérite d’être pris au sérieux. Le périphérique de la capitale, la Ring Road, ressemble à un dessin d’enfant qui aurait débordé — des bretelles sans panneau, des voies qui se coupent, des rétroviseurs repliés par prudence. Nous recommandons, pour cette première demi-journée, de prendre une voiture avec chauffeur : un petit arrangement à travers votre hôtel, 1 500 EGP pour la matinée, qui vous évitera de commencer un voyage de 2 000 kilomètres par une crise de nerfs à Maadi. Le chauffeur vous dépose à la station-service de Beni Suef, et vous reprenez le volant là où la route s’assagit enfin.

L’alternative est la ligne de chemin de fer. Elle est bonne, elle est directe, elle est absurdement économique — 800 EGP en première classe pour le trajet complet. Nous l’avons prise une fois, au retour. Mais nous ne voulions pas, cette fois, arriver à Louxor sans avoir vu le pays à l’échelle de la route.

Dès Beni Suef, l’Égypte change de visage. Les immeubles de brique rouge inachevés cèdent la place à des canaux, des champs, des ânes chargés de luzerne, des enfants qui courent le long du goudron. La route longe le Nil — pas de face, jamais : elle suit sa rive orientale à quelques kilomètres de distance, coincée entre les cannes à sucre et les acacias. On ne voit le fleuve qu’aux ponts, ou quand une trouée dans la végétation laisse passer, une seconde, un triangle de voile blanche.

Minya, Assiout — le ventre du pays

À midi, nous étions à Minya, 240 km sud du Caire. C’est une ville qu’on ne visite pas, au sens touristique du mot, et c’est peut-être pour cela qu’elle est intéressante. Nous y avons déjeuné dans un restaurant de poisson sur la corniche — une terrasse bleue, des nappes en plastique, un ta’meya au cumin, du poisson du Nil grillé entier, du thé noir trop sucré. 180 EGP pour deux, sourire du patron compris. La vue sur le fleuve, depuis là, est honnête : large, calme, plus vert qu’on ne l’imagine, parcouru par des fellouques qui font la navette avec la rive occidentale.

Route à deux voies longeant un canal d'irrigation entre des acacias penchés, un camion égyptien peint en rouge et bleu en contre-jour, poussière légère

L’après-midi a été plus lente. Entre Minya et Assiout, la route traverse des villages de brique crue, des marchés qui débordent sur la chaussée, des caravanes de tracteurs tirant des remorques de canne. Nous avons doublé peu, été doublés beaucoup, et nous avons fini par prendre le rythme — le vrai rythme égyptien, qui n’est ni lent ni rapide, qui est élastique. Deux heures pour cent kilomètres, ce n’est pas une défaite, c’est un réglage.

Assiout est notre étape de nuit. Nous avions réservé à l’aveugle un petit hôtel d’affaires sur la corniche, pressentant à juste titre qu’Assiout ne propose rien de plus — ni un palace ni un riad. La chambre donnait sur le Nil, plus large ici qu’à Minya, avec de longs bateaux de pêche amarrés en épi. 900 EGP la nuit, petit-déjeuner compris, une climatisation bruyante et une fenêtre qu’on pouvait ouvrir sur l’eau. Nous avons dîné sur la terrasse d’un café turc deux rues plus loin — salade baladi, koshari, bière Stella tiède sous le manteau — et nous nous sommes couchés avec cette bizarre euphorie qu’on a quand on a réussi un premier jour difficile.

Entre Minya et Assiout, le temps ne s’écoule plus : il irrigue. Comme le Nil.

Le deuxième jour — Dendera, Qena, Louxor

Nous repartons à six heures. Il fait encore frais, c’est l’heure où l’Égypte est la plus belle — la lumière rase les palmeraies, les ombres sont immenses, les canaux fument. De Assiout à Qena, la route est la même qu’hier, en plus douce : moins de trafic, plus de rectitudes, quelques relais de camion où l’on s’arrête pour un café noir à 10 EGP et un biscuit rond qu’on trempe sans discuter.

Qena est une ville qu’on passe plus qu’on ne visite, mais elle a un atout majeur : le temple de Dendera, à quelques kilomètres au nord-ouest du centre. Nous y sommes arrivés vers neuf heures, avant les cars. Dendera est notre préféré des temples de la vallée — plus tardif que Karnak, plus intime, plus décoré. Le plafond astronomique du pronaos, noirci par les feux de bivouacs médiévaux, a été nettoyé partiellement ; ce qui est réapparu est d’un bleu de lapis qui vous désarçonne. 160 EGP l’entrée. Une heure et demie suffit pour en faire le tour ; nous y avons passé deux heures, parce que le gardien nous a ouvert un escalier latéral qui monte au toit, et qu’on peut s’y asseoir pour regarder la campagne jusqu’à l’horizon.

Entre Qena et Louxor, la route quitte brièvement la vallée pour couper un coude du Nil. C’est sur ce tronçon, dans un relais routier sans nom, quelque part entre un minaret et une pompe à essence, que nous avons eu notre scène de bobine préférée : une halte de deux heures, par accident, parce que le moteur avait chaud et que le patron du relais, un homme énorme en galabieh grise, nous a fait signe de nous arrêter et de manger. Nous avons mangé — du foul, du pain, un œuf dur, du thé — et nous avons regardé, par la porte ouverte, des chauffeurs de camion dormir sur des tapis sous un figuier, la tête posée sur leurs chaussures. Rien n’était en train de se passer. Tout était en train d’être vivant.

Colonne cannelée du grand temple d'Amon à Karnak en contre-jour de fin d'après-midi, grain de pierre visible, hiéroglyphes en ombre

Louxor à l’arrivée

Louxor, on l’atteint vers quinze heures. La route se rétrécit, les calèches apparaissent, le Nil s’élargit. Nous avions réservé, cette fois, un hôtel que nous aimons — un vieux palace colonial de la rive est, qu’un lecteur attentif devinera, à 3 800 EGP la nuit, petit-déjeuner sur la terrasse donnant sur le fleuve et les colosses de Memnon à l’horizon. Ce n’est pas une dépense innocente ; c’est le genre de luxe que le site assume — une bonne chambre, après 670 km et deux jours d’Égypte rurale, n’est pas un caprice mais une hygiène.

Le lendemain matin, nous sommes à Karnak à sept heures, avant l’ouverture officielle. Le gardien connaît quelques-uns de nos confrères, il nous laisse entrer par une porte de service. Karnak à cette heure-là est un des lieux qui valent un billet d’avion à eux seuls : les colonnes de la grande salle hypostyle filtrent la lumière en lanières horizontales, les obélisques jettent des ombres de vingt mètres, et il n’y a encore personne. On reste quarante-cinq minutes debout, puis on s’assoit par terre. On ne prend presque pas de photos. C’est un des rares moments du film où nous avons laissé la caméra fermée.

L’après-midi, nous avons traversé en taxi pour la rive ouest — la Vallée des Rois, le temple de Hatchepsout, le petit temple de Médinet Habou que nous aimons plus encore que les autres. On ne conduit pas soi-même ce côté-là du Nil : il faut une autorisation, et les taxis locaux connaissent les gardiens. 600 EGP l’après-midi complet, chauffeur compris. Nous vous recommandons d’accepter ce petit renoncement au volant — c’est le seul de la bobine.

Notes pratiques

Distance et temps. 670 km du Caire à Louxor, 2 à 3 jours au rythme Cap Soleil, une seule journée si vous êtes pressés et en berline avec chauffeur. Nous suggérons très fortement la version 3 jours.

Carburant. Les stations-service sont nombreuses dans la vallée ; l’essence 92 coûte environ 15 EGP le litre (prix de fin MMXXV). Évitez de descendre sous le quart de réservoir, les stations ferment parfois sans préavis.

Conduite de nuit. À proscrire. Les camions roulent sans phares, les charrettes ne sont pas éclairées, et les check-points sont plus tatillons après 20 h. Arrivez à votre hôtel avant le coucher du soleil.

Check-points. Fréquents entre Minya et Qena. Ayez toujours votre passeport et le contrat de location dans la boîte à gants. Un sourire et un salam alaykoum accélèrent le passage plus sûrement qu’un soupir.

Assurance. Souscrivez une couverture complémentaire au-dessus du tiers légal. Les franchises des loueurs égyptiens sont souvent très élevées — 15 000 EGP pour une berline n’a rien d’exceptionnel.

Argent et carburant. Les distributeurs fonctionnent à Minya, Assiout, Qena et Louxor, rarement entre. Gardez toujours 2 000 EGP en liquide. Les stations-service acceptent rarement la carte en dehors des chaînes Misr et Total.

Horaires d’ouverture des temples. Dendera et Karnak ouvrent à 6 h en hiver, 7 h en pleine saison. Nous recommandons vivement d’arriver dès l’ouverture — la différence entre 7 h et 10 h à Karnak est celle entre une cathédrale silencieuse et une foire bruyante.

Retour. Si vous ne souhaitez pas refaire les 670 km, le train de nuit Louxor → Le Caire est excellent (cabine double, 2 200 EGP). La voiture peut être rendue à Louxor auprès d’un confrère du loueur cairote, moyennant un supplément.

Nous sommes restés trois nuits à Louxor. Nous aurions pu en rester sept. C’est le Plan 01 qui ouvre la bobine — celui qui donne l’échelle. Le suivant, la Mer Rouge, se prend depuis Qena par la route du désert oriental, 300 km à l’est pour rejoindre Hurghada. On peut aussi, avant cela, faire un détour par le Désert Blanc — il faut alors remonter sur Le Caire par le train et repartir par l’ouest. Enfin, si vous prolongez vers l’est après la Mer Rouge et le Sinaï, sachez que vous êtes à une journée de Petra : notre plan jordanien sur Pétra prend le relais.

— Fin du Plan 01. Louxor apparaît en fin de journée, comme une promesse tenue.

— Fin du Plan 01. Louxor apparaît en fin de journée, comme une promesse tenue.