
« Mahé tient dans une paume de la main — une paume qui fait cent cinquante kilomètres. »
Nous avons récupéré la voiture à sept heures du matin, à la sortie de l’aéroport international, dans un petit bureau où trois compactes attendaient sous une bâche. L’employée — francophone, comme souvent ici — nous a tendu les clés, un formulaire, et un avertissement : « Attention, on roule à gauche, ici. Et dans les virages, on klaxonne. » Nous roulions effectivement à gauche depuis Maurice et La Réunion, mais le conseil du klaxon nous a paru, sur le moment, étrangement précis. Deux heures plus tard, dans le premier lacet de la Sans Souci mountain road, nous avons compris.
Mahé n’est pas une île plate. Personne, dans les brochures, ne prend la peine de le dire, parce que les brochures ne montrent que les plages. Mais la colonne vertébrale de l’île est une chaîne de collines granitiques qui culmine à 905 mètres au Morne Seychellois, et la route qui traverse d’est en ouest est une succession de virages à 15 km/h taillés dans la forêt primaire, où l’on ne voit que deux mètres devant soi. Le klaxon, là, n’est pas une incivilité — c’est une courtoisie.
§ 1 — Jour 1 : Victoria et le nord
Victoria est la plus petite capitale du monde, ou presque — les Seychellois le disent avec un orgueil amusé. Vingt-cinq mille habitants, un marché, une horloge miniature copiée sur Big Ben, deux feux rouges. Nous y avons passé deux heures, ce qui est à la fois beaucoup et juste ce qu’il faut. Le marché Sir Selwyn Selwyn-Clarke ouvre tôt et ferme à midi ; on y achète un cornet de fruits (mangue, ananas, corossol) pour cent roupies, et l’on s’assoit dans la cour couverte pour écouter le créole voler d’un étal à l’autre. Ensuite, le Jardin botanique national, cinq minutes au sud, vaut la peine pour ses tortues géantes — vingt-cinq dollars l’entrée, et l’on peut leur gratter le cou. Elles aiment ça ; elles le disent en fermant les yeux.
Le stationnement à Victoria est le premier piège. Les parkings gratuits sont rares et pleins, les payants coûtent trente roupies l’heure et demandent un petit disque de carton qu’on achète à la station-service. Nous avons fait le tour deux fois avant de comprendre. Leçon : à Victoria, on se gare dès qu’on peut, on marche après.
L’après-midi, nous sommes partis vers le nord — Beau Vallon, la plus connue des plages de Mahé, longue, large, pleine de catamarans au mouillage. On la décrit parfois comme trop touristique, ce qui est injuste : c’est simplement la plage où tout le monde finit, parce qu’elle est baignable presque toute l’année et qu’elle a des restaurants. Nous y avons bu un thé glacé au Boat House, qui tient plus du shack en bois que de l’hôtel, et regardé un coucher de soleil sincère, sans filtre — celui qui traîne longtemps sur l’horizon parce que le soleil tombe à la verticale ici, presque à l’équateur.
Nuit à Bel Ombre, une anse discrète juste au nord de Beau Vallon. Bel Ombre est aussi le point de départ du sentier d’Anse Major, et c’est pour cela que nous y avons dormi.
§ 2 — Anse Major, par les pieds
RANDONNEUR LOCAL · V.O.
« Il faut une heure, mais il faut la faire au bon moment. Pas à midi. Pas au retour avec du sable dans les chaussures. Le matin, à sept heures, avec de l’eau et un chapeau. »
Anse Major est la plage secrète de Mahé — secrète au sens où aucune route n’y mène. Le sentier part à l’extrémité ouest de Bel Ombre, monte d’abord à travers la forêt, longe la crête de granit, puis redescend par des marches taillées dans la pierre jusqu’à une crique où l’eau est d’un bleu qu’on ne photographie pas bien. Une heure à l’aller, une heure au retour, trois kilomètres environ. Ce n’est pas une promenade — c’est une petite randonnée, avec quelques passages exposés et de la roche glissante en saison des pluies. Pas d’ombre sur 60 % du parcours.
Nous y étions à sept heures du matin. Deux autres couples, un chien errant qui nous a suivis sur un kilomètre et nous a abandonnés à la deuxième montée, et puis la plage — vide, cinquante mètres de sable, une eau plate, deux rochers au large. Nous y avons passé deux heures. Au retour, à dix heures, nous avons croisé dix personnes qui montaient sous le soleil plein, et nous avons compris pourquoi le randonneur local, la veille au soir, avait insisté sur l’heure.
De retour à la voiture, nous avons repris la route vers le sud — vers le cœur de l’île.

§ 3 — Jour 2 : la Sans Souci road et la côte ouest
La Sans Souci mountain road est la route qui mérite, à elle seule, la location d’une voiture à Mahé. Elle part de Victoria, grimpe en lacets serrés sur les flancs du Morne Seychellois, traverse le parc national entre deux murs de forêt primaire, et redescend sur Port Glaud, côté ouest. Seize kilomètres, une heure sans arrêt, deux ou trois avec les arrêts. Elle est étroite, parfois à une seule voie, et croise régulièrement des minibus Public Transport qui prennent leurs virages large. Il faut conduire souple, klaxonner aux aveugles, et accepter de reculer de cinquante mètres si un plus gros véhicule arrive en face.
Au sommet, un belvédère modeste (pas de panneau, un simple élargissement) donne sur le nord de Mahé, Beau Vallon, et par temps clair, les îles Silhouette et North au large. Un kiosque vend du jus de coco frais à trente roupies — le coco est coupé devant vous à la machette, et c’est, chaque fois, un petit spectacle. Plus bas, sur le versant ouest, la forêt s’ouvre sur des plantations de cannelle abandonnées — la cannelle de Ceylan que les Britanniques avaient plantée au XIXᵉ siècle et qui pousse encore, sauvage, envahissante.
À la sortie de la Sans Souci road, Port Glaud apparaît. Une plage ordinaire, un ou deux restaurants, et surtout le début de la côte ouest — la côte des plages alignées qui fait l’objet du Plan 03 en détail. Nous en avons parcouru ce jour-là la moitié nord : Port Launay, avec son eau vert pâle et sa mangrove protégée ; Grand Anse, spectaculaire mais dangereuse (courants, pas de baignade entre mai et septembre) ; Anse Louis, privée, inatteignable. Nous nous sommes arrêtés à Baie Lazare pour déjeuner chez Chez Batista, un restaurant de plage sans enseigne visible depuis la route, qui sert du poisson grillé du jour pour six cents roupies — pas donné, mais c’était le poisson de la veille, pêché au large de l’anse, et cela se goûtait.
Nuit à Baie Lazare dans une petite guesthouse à deux cents mètres de la mer, trois chambres, un ventilateur, quatre-vingts euros — le genre d’adresse qu’on ne trouve pas sur Booking mais qu’on repère en roulant, parce qu’un petit panneau en bois dit chambres d’hôtes et que la propriétaire est assise sous la véranda à lire Le Monde en buvant du thé.
Rouler à Mahé, c’est accepter que l’île soit plus haute que large, plus forestière que balnéaire, et que le plus beau virage se fasse toujours à cinq kilomètres à l’heure.
§ 4 — Jour 3 : le sud et le retour
Le sud de Mahé est la partie la moins fréquentée, et c’est peut-être la plus belle. La route côtière descend depuis Baie Lazare jusqu’à Anse Intendance — une plage longue, sauvage, bordée de takamakas, exposée aux vagues — puis contourne la pointe sud (Anse Corail, Anse Bazarca) avant de remonter côté est vers Anse Royale et l’aéroport. Au total, depuis Baie Lazare, la boucle fait soixante kilomètres en deux heures de conduite, trois avec les arrêts.
Anse Intendance est la plage que nous avons retenue du sud. Elle est derrière le Banyan Tree, un hôtel de luxe discret qui en possède une partie, mais la plage est publique (comme toutes les plages des Seychelles, par loi) et on y accède par un petit parking à l’est de l’hôtel. Vagues fortes, baignade à surveiller, sable blanc profond. Nous y avons passé une heure. Ensuite, Anse Royale, sur la côte est — moins spectaculaire mais plus calme, avec un petit îlot à cinquante mètres du bord qu’on atteint à pied à marée basse. Du bon snorkeling autour du rocher ; nous y avons vu une raie et trois petits poissons-perroquets.
Le retour vers l’aéroport, par la côte est, se fait en quarante minutes. La route y est plus large, plus droite, plus ennuyeuse — c’est la route de l’aller-retour aéroport-hôtel, celle que prennent tous ceux qui ne louent pas de voiture et qui ne savent donc jamais qu’il existe une Sans Souci road, un sommet du Morne avec cocos frais, et une anse qu’on atteint à pied le matin.
Nous avons rendu la voiture à quinze heures, après cent dix kilomètres au compteur en trois jours. Cent dix kilomètres — c’est, pour rappel, la distance d’un aller simple Paris — Reims. C’est aussi, à Mahé, trois jours bien remplis. Le soir, ferry pour Praslin, départ à l’aube, et la voiture est restée à l’aéroport — là où elle est utile.
§ 5 — Conduire à Mahé : notes pratiques
Location. Petite compacte impérative : les routes sont étroites et les virages sans visibilité. Une Hyundai Atos, une Suzuki Alto ou une Kia Picanto sont parfaites. Éviter les SUV, qui ne passent pas partout et coûtent le double. Compter 700 à 900 roupies par jour selon la saison, soit 45 à 60 euros, assurance de base incluse.
Permis. Le permis national français ou européen suffit pour un séjour de moins de trois mois. Le permis international n’est pas exigé.
Carburant. L’essence vaut environ 25 roupies le litre (1,60 euro). Stations-service nombreuses à Mahé, rares ailleurs — sur Praslin il y en a deux, sur La Digue aucune. Faire le plein avant le ferry si l’on prend une voiture à Praslin, ce que nous déconseillons (voir Plan 02).
Conduite. À gauche. Vitesse maximale : 65 km/h sur route, 40 en ville. Les contrôles de vitesse sont rares mais les contrôles d’alcoolémie fréquents, surtout le soir du vendredi et du samedi. Zéro alcool au volant est la règle prudente.
Horaires. Ne pas conduire de nuit si l’on peut l’éviter — les routes ne sont pas éclairées hors agglomération, les nids-de-poule apparaissent sans prévenir, et les chiens errants traversent sans regarder. À dix-huit heures il fait nuit, toute l’année, puisqu’on est à quatre degrés sud.
Stationnement à Victoria. Un disque de stationnement en carton, à acheter trente roupies dans n’importe quelle station-service, est obligatoire dans la plupart des rues centrales. On le pose sur le tableau de bord en indiquant l’heure d’arrivée. Les agents sont stricts et courtois — ils donnent une amende sans drame, mais ils la donnent.
Pour qui voudra prolonger l’expérience, le Plan 03 — Plages de Mahé, côte ouest détaille les sept arrêts de plage que nous n’avons, ici, que survolés. Et pour qui fera l’erreur honorable de croire qu’il faut une voiture sur Praslin et La Digue, le Plan 02 explique pourquoi il ne le faut pas. Les plus grosses îles de l’archipel se regardent en miroir de Maurice, dont le tour en quatre jours est à la fois plus long, plus francophone et plus nourri.
— Fin du Plan 01. Bateau pour Praslin à l’aube.